mardi 22 novembre 2016

Fillon, Yu Man, la montagne et la poésie

Yu Man au pays des Ecrins. Avec René Char.
"Un mystère plus fort que leur malédiction innocentant leur cœur, ils plantèrent 
un arbre dans le Temps, s'endormirent au pied, et le Temps se fit aimant."


Trop fort !
Les sympathisants des valeurs de droite et du centre, réels ou non, sont allés voter en masse: tous contre Sarkozy… et ils ont eu Fillon. 

Alors là, bravo! Sérieusement, le type est vraiment parfait: ultra libéral comme Juppé (hausse de la TVA, suppression de l'ISF, remise en question des 35h, souplesse à l'embauche et à la débauche, etc.). C'est aussi un catholique convaincu et qui a la sympathie de quelques mouvances des plus radicales (NDLR: je ne vous mets pas le lien de Sens commun…). Ainsi, cet homme ne peut pas cautionner l'avortement pour des raisons confessionnelles et il fut autrefois un opposant à la dépénalisation de l'homosexualité. Soyons clairs: c'est LE candidat "acceptable" de la Manif pour tous.
Enfin, autre point commun avec Marine Le Pen, c'est aussi un partisan du rapprochement avec Poutine: je vous laisse imaginer notre sentiment de fierté nationale quand Vladimir — qui, accessoirement, est en train de transformer Alep-Est en chaos après en avoir gazé les enfants — sera reçu en grandes pompes à l'Elysée… Et ceci n'est que la partie symbolique de la diplomatie… 

Mais j'avoue, je laisse débattre entre eux les sympathisants sus-nommés. Ce n'est pas mon scrutin même s'il me désespère. Toujours est-il qu'après le Brexit, Trump et la Bulgarie (pour ne citer que les derniers cataclysmes en date), si on avait encore des doutes sur la crispation des peuples de ce côté-ci de la planète aussi, nous voilà édifiés! On n'a pas fini d'en baver! 
Franchement, il me semble entendre davantage d'humanité dans les livres et dans la passionnante programmation artistique de cette rentrée, qu'à l'écoute de mes concitoyens. Vive la création! 


D'ailleurs, puisque mes concitoyens sont justement occupés à choisir une droite rude, en attendant mon tour d'aller voter, j'ai laissé les lignes de mes livres guider mon feutre tout fin et mes pinceaux. Avec eux, je me suis inventée une année 2017 bien plus réjouissante que celle de la vie médiatique. Une année en montagne, à lire sur une chaise, avec des arbres, la neige ou les fleurs… De l'air et de la culture pour s'élever au-dessus des pâquerettes! Le rêve quoi!

En ces temps de joutes verbales où la poésie fait cruellement défaut, j'ai pensé que la promenade vous détendrait aussi. Alors, je vous invite à suivre Yu Man au Pays des Ecrins. Là, à l'instar du nain de jardin d'Amélie Poulain, mon clone se ballade de janvier à décembre dans mes coins de paradis et, impassible, il bouquine…  
Je vous le donne en mille : le gaillard lecteur lit des poèmes. "Pourquoi des poètes en temps de détresse ?" interrogeait Hölderlin. A cause des arbres plantés dans le Temps, répondait René Char.

Pour info (et parce que ce serait un bon moyen de rémunérer ces chroniques exemptes de publicité - hum !) : je m'apprête à imprimer un calendrier 2017 avec ces images-là (technique mixte dont végétaux sur papier - petits formats)
Il coûtera 20€ max, ça dépend du tirage. Contactez-moi si vous en voulez. 

Janvier. Avec René Char


Février. Avec François Jaqmin


Mars. Avec Paul Valery

Avril. Avec Antoine de Latour

Mai. Avec François-Marie Robert-Dutertre


Juin. Avec Arthur Rimbaud


Juillet. Avec Victor Hugo


Août. Avec Gherasim Luca


Septembre. Avec Guillaume Apollinaire


Octobre. Avec Jean Mambrino


Novembre. Avec Yves Bonnefoy


Décembre. Avec Pierre Reverdy

Calendrier 2017 - impression R/V. brochure spirale - 42 x 20 mm

jeudi 10 novembre 2016

"Science sans conscience…"



Hier matin comme beaucoup, j’avais le cœur en berne et l’hébétude très lourde. Pas de mots ou trop de mots; trop de maux, en fait.
Silence de la pensée: je ne pouvais pas dessiner, pas peindre, pas écrire.
Alors, j’ai lu, lu des poèmes pour me ressourcer, me restructurer.
Quand c’est l’humain qui vacille, c’est René Char qui m’alerte, me remet en éveil, lui qui me secoue, lui et ses Feuillets d’Hypnos, écrits en pleine terreur du repli sur soi, écrits dans le maquis, en 1943-44. 
Ecrits, pour rester humain en temps de guerre, même dans le combat. Sa vigilance est une nécessité.
Ecoutez:

208
« L’homme qui ne voit qu’une source ne connaît qu’un orage. Les chances en lui sont contrariées. »
211
«Les justiciers s’estompent. Voici les cupides tournant le dos aux bruyères aérées.»

Puis, plus loin:
220
«Je redoute l’échauffement tout autant que la chlorose des années qui suivront la guerre. Je pressens que l’unanimité confortable, la boulimie de justice n’auront qu’une durée éphémère, aussitôt retiré le lien qui nouait notre combat. Ici, on se prépare à revendiquer l’abstrait, là on refoule en aveugle tout ce qui est susceptible d’atténuer la cruauté de la condition humaine de ce siècle et lui permette d’accéder à l’avenir, d’un pas confiant. Le mal partout déjà est en lutte avec son remède. Les fantômes multiplient les conseils, les visites, des fantômes dont l’âme empirique est un amas de glaires et de névroses. Cette pluie qui pénètre l’homme jusqu’à l’os c’est l’espérance d’agression, l’écoute du mépris. On se précipitera dans l’oubli. On renoncera à mettre au rebut, à retrancher et à guérir. On supposera que les morts inhumés ont des noix dans leurs poches et que l’arbre un jour fortuitement sortira.
Ô vie, donne, s’il est temps encore, aux vivants un peu de ton bon sens subtil sans la vanité qui abuse, et par-dessus tout, peut-être, donne-leur la certitude que tu n’es pas aussi accidentelle et privée de remords qu’on le dit. Ce n’est pas la flèche qui est hideuse, c’est le croc.»
223
«Vie qui ne peut ni ne veut plier sa voile, vie que les vents ramènent fourbue à la glu du rivage, toujours prête cependant à s’élancer par-dessus l’hébétude, vie de moins en moins garnie, de moins en moins patiente, désigne-moi ma part si tant est qu’elle existe, ma part justifiée dans le destin commun au centre duquel ma singularité fait tache mais retient l’amalgame.»

237
«Dans nos ténèbres, il n’y a pas une place pour la Beauté. Toute la place est pour la Beauté.»

Fermant mon recueil sur ce dernier feuillet, je suis retournée à mes pinceaux et j’ai emmené Yu Man voir l’automne dans les Ecrins. Pour la beauté, justement… et le «rempart de brindilles».


Alors seulement, j’ai eu assez de force pour dessiner le dégoût suscité par l’élection de Trump. Je regrette le temps des chefs d’Etats formés aux humanités. Notre science est trop évoluée, notre monde trop complexe, pour se passer de conscience !