jeudi 21 juillet 2016

Le Lecteur du parc - 7 : Les couleurs de la maturité




L’été – enfin ! — était arrivé. Brutal. Implacable.
Je pris une douche glacée et vint m’asseoir dans le courant d'air, aux côtés de Yu Man. Accablée de chaleur, je lisais en économisant chacun de mes mouvements.



J’avais remarqué que les couleurs des pétales du cœur de Yu commençaient à passer, assombries peut-être par les jours de terreur que nous venions de traverser. Il s’accrochait à son livre comme si sa vie en dépendait. Je mesurais que je faisais de même avec le mien. Yu brisa le silence.

- Qu’est-ce que tu lis ?

C’est troublant. Tiens, regarde cette phrase. C’est exactement le point auquel nous sommes arrivés ; là que tu en es, toi, Yu Man. Ecoute :
« Je découvrais l’infaillible précision des expériences en littérature. Je m’étonnais de la puissance définitive d’une phrase. Lire élargissait le champ de mes sens, m’apprenait à sauver les détails du pilon. Puis l’Ecriture sainte a rabaissé la vanité des livres, en les plaçant à la hauteur du sol, entre les balais et les chaussures. »

- Je ne comprends pas.

- Je ne suis pas tellement sûre non plus mais c’est vrai que les livres sacrés les ont tous surpassés, les livres : tous les best-sellers, toutes les sagas, toutes les Recherches. Pas un n’a et n’aura leur postérité. Pas un n’a et n’aura tant de fans, partout, tout le temps. Pas un n’aura autant fait école !

- Pour ce qu’on en fait…

- Tu sais bien que les livres n’y sont pour rien. Ils élargissent c’est tout ! Ils multiplient les points de vue et les éclairages, la seule vérité qui vaille est dans leur diversité. Tout seul, aucun livre ne dit vrai. Tous ensemble, ils sont l’humanité.
Nietzsche n’est quand même pas responsable de la folie d’Hitler ! Et ce n’est pas sa faute non plus si des milliers de consciences écœurées ont cru l’Adolf qui disait que le Surhomme c’était ce fantasme d’Aryen, et qu’il fallait zigouiller tous ceux qui se trouvaient sur son passage. Pas plus que l’ange Gabriel-Djibril — appelez-le comme vous voudrez — n’est responsable des dingues en légion qui, au nom du texte insufflé par sézigue, font le ménage à coup de massacre, parmi les supposés hérétiques et musulmans classés en seconde zone. Ce que je veux dire, c’est que si ces bouquins ont eu ce succès-là, c’est quand même qu’ils doivent avoir un truc phénoménal, un message sinon universel, en tous cas bougrement partagé. Parce que tout y est, en fait : l’hypertrophie de nos ego noyée dans le déluge (la planète détruite !), la vanité démiurgique des mots rendus inaudibles dans l’anathème de Babel, les jalousies, les fratricides et les infanticide ; mais on y trouve aussi de l’amour — TOUS les amours ! — ; et encore de la solidarité, de l’aventure, du pardon, du châtiment… et l’horreur absolue, la guerre, le nihilisme total… Mieux : comme tout ce qui est bien, ça finit bien ! paix universelle, paradis, un océan de bonheur ! Ce sont quand même des livres incroyables, non ?! Forcément un énorme succès d'édition.

- Sauf que plus personne les lit ces livres sacrés. Ce sont des pavés avec des généalogies interminables. Pas vraiment dans le style moins de 140 caractères, si tu vois ce que je veux dire. Au mieux, on les raconte en BD ou en assemblée pieuse, au pire on en cause dans des conversations pas vraiment under control sur internet… Bref, beaux livres peut-être, mais de ceux dont on parle beaucoup pour en dire n’importe quoi et qu’on lit très peu.
Mais bon, depuis quand c’est ton problème, Dieu ?

- Ca a toujours été un problème Dieu. Cette question-là. C’est vrai que je n’arrive pas à croire à cette idée de volonté divine qui prévaudrait à je ne sais quel destin particulier des Hommes. Mais quelque chose, dans ces textes, a soudé des communautés humaines pour des siècles, pour le pire, mais aussi pour le meilleur et ça, ce n’est pas rien.
Et puis, tu vois, Yu Man, cela fait si longtemps que je m’inscris dans une cause humaniste que je me demande si je n’ai pas oublié de la questionner, cette cause. Je veux dire : croire en Dieu me paraît assez fantaisiste mais ces temps-ci, croire en l’Homme ne me paraît guère plus sérieux. Voire, je me demande si ce n’est pas vanité…
« Deus sive Natura » (Spinoza)… Et je sais que je ne sais rien.

- Ben non. Pas rien ! Pas grand chose, mais pas rien. Je suis quoi moi ? Tu m’as collé des mots partout, tu m’as chanté des comptines, récité des poèmes, tu as planté du lierre, découpé des feuilles… et tout ceci serait le fruit de rien ? T’es juste humaine. T’es Yu Man, toi aussi. Pas grand chose, un grain de sable, mais moi, j’aime les histoires et j’aime les livres et rien que pour ça, je veux continuer à y croire à ces satanés bonshommes ! A cause des livres, justement : parce que si c’est pas grand chose, moi je crois que des créatures capables de produire ces pages, capables de chercher du beau et du sens en fabricant du langage, je crois moi, que ces créatures-là ont un potentiel qu’elles n’ont pas le droit de gâcher… t’as vraiment rien compris à l'extraordinaire mouvement de création, à ce délicat et flamboyant jeu des équilibres. T'as rien compris à Spinoza, toi ! 
Allez, fais ce que tu as à faire : raconte des histoires !

- Tu veux dire… On arrête de parler de nous ? On passe à autre chose et on prend du recul ?


- Ben oui. Que veux-tu dire de plus ? Les feuilles de mon arbre ont la couleur de la maturité, mes fruits tintinnabulent. Tu as passé sur mon corps les onguents qui me protègeront des UV et des intempéries. Je suis prêt voilà tout. Il ne me reste qu’à terminer l’été en séchant tranquillement pendant que tu partiras pour ton jardin à toi, pour ton petit bout d’Eden dans un coin de montagne.

Yu avait raison. Il était presque prêt et je pouvais déjà l'imaginer là-bas, square Gardette, sous la frondaison des arbres, les pieds caressant son tapis de lierre.


- Tu ne crains pas de t’ennuyer en attendant mon retour ?

- Pas tellement, en fait. Et puis, tu m’enverras les histoires que tu mets dans mes fleurs. Quand tu rentreras, nous les préparerons pour les enfants du square. Tu sais, maintenant, j’ai hâte d'agir un peu, moi aussi. Je veux voir les enfants cueillir mes fleurs et y puiser des mots. Je veux entendre leurs histoires racontées par des voix. Je veux qu'ils m’inventent de nouveaux contes avec leurs mondes à eux. Et je veux m'installer sous les arbres du square ! En attendant, toi, il faut que tu sèmes !



Alors, je pris une gratounnette à récurer et un piquet de tente, je les solidarisais, les peignais à l’arrache et préparais le message de la première fleur, le conseil avisé de mon Lecteur du parc : « Tout homme persécute s’il ne peut convertir, à quoi remédie la culture qui rend la diversité adorable. » (Alain). Je le glissais dans ma fleur et ces mots devinrent pistil.

J'étais prête moi aussi, prête à retourner dans la diversité des livres en commençant par l’enfance. Dans la deuxième fleur, je laissais à Yu un poème pour jouer.



Les Hiboux (Robert Desnos)



Ce sont les mères des hiboux
Qui désiraient chercher les poux
De leurs enfants, leurs petits choux,
En les tenant sur les genoux.

Leurs yeux d’or valent des bijoux,
Leur bec est dur comme cailloux,
Ils sont doux comme des joujoux,
Mais aux hiboux, point de genoux !

Votre histoire se passait où ?
Chez les Zoulous, les Andalous ?
Ou dans la cabane Bambou ?
A Moscou ou à Tombouctou ?
En Anjou ou dans le Poitou ?
Au Pérou ou chez les Mandchous ?

Hou ! Hou !
Pas du tout c’était chez les fous !



FIN DE LA PREMIERE PARTIE

vendredi 15 juillet 2016

Le lecteur du parc 6 - Peines perdues


14 juillet 2016 – midi

- Mais qu’est-ce qui t’prend ? Ca va pas ? Mais… Il n’en est pas question ! Tu peux me couvrir de fleurs, de tout ce que tu veux : même pas en rêve j’accepterais un truc pareil ! Non mais… t’es ouf ou quoi ? Un voile des pieds à la tête ?! Et puis quoi encore ?! Tu vas m’enlever ça tout de suite ! En plus, on n'y voit rien là-dessous, pas moyen de lire ! Nan mais tu m’as vu ? On dirait qu’t’as honte ! T’as peur de quoi ? Qu’on m’enlève ? 

- Eh ho ! Tu te calmes tout de suite et tu me laisses parler ! Il n’est pas question que je te mette un truc sur la tête pour cacher ta beauté. Pas question non plus que je t’empêche de lire, ni de voir tout ce qui se passe autour et encore moins que je te prive du contact avec les autres. Rassure-toi. Mais je dois mettre un peu de brou de noix sur ta chaise qui est très abîmée et je ne voudrais pas de tâcher. C’est juste un tablier un peu trop grand. Rien de définitif, je te rassure. C’est bon ? Tu peux patienter quelques minutes ?
C’est parti. Ca va aller vite…
Là ! Tu vois ? ça ne fait pas mal.

(…)



- C’est fini. Et hop ! Regarde comme ta chaise a fière allure… il ne lui manque qu’un peu de vernis et elle aura presque retrouvé sa jeunesse…
Et puis c’est décidé, je passe la journée avec toi : l’Armée défile sur les Champs-Elysées et ce n’est pas trop mon truc à moi, les gens qui marchent au pas.

- Cool ! On fait quoi ?

- Ben toi, tu lis, comme toujours. Tiens, t’as qu’à lire à voix haute. Ca fait longtemps qu’on ne m’a pas raconté des histoires dans le texte. 

- Mais toi, tu vas faire quoi ?

 - Moi ? Et bien, je vais m’occuper de toi, te distraire. Tiens, je vais peindre des feuilles pour ton arbre et puis, si j’ai le temps, je fabriquerai un cœur pour ta fleur. Je le ferai passe-murailles : c’est important pour les cœurs, de passer les barrières !

Alors je découpais, je peignais, je testais… je ratais, je tentais à nouveau… et je faisais naître des feuilles, des fleurs… et un cœur passe murailles pour la fleur de Yu Man, celle qui fermera son livre.




La nuit suivante, je pensais beaucoup à Yu Man, à tout ce que je devais faire encore pour aboutir ce projet et à tous les textes qu’il me restait à lui donner pour qu’il les offre aux enfants. Je me disais que c’était important de jouer avec les mots, que les mots sont l’alternative à la violence, la clé du vivre ensemble.

Et voilà qu’au matin — ce matin ! — j’apprenais que plus de 80 personnes étaient mortes à Nice, dans la nuit : un camion fou, un attentat au milieu des familles, juste après le feu d’artifice : « Oh ! Yu Man, je crains que nos peines soient perdues. Je t’ai fait naître dans un monde auquel je ne comprends rien. »

Niça la béla


Aujourd'hui, c'est juillet et Nice est endeuillée.
Ce dessin pour les hommes, ceux de Nice et d'ailleurs : Bagdad, Orlando, Bruxelles, Bamako, etc. (la liste est insoutenable). Une prière faite aux hommes comme une bouteille à la mer. C'est tout. Qui peut plus ?

Mais pour Nice, Nice que j'aime, ces quelques mots, ce souvenir. 
Parce que face aux nihilistes, j'ai juste envie de penser à la vie débordante de cette ville que j'adore.

C'était un matin d'avril — "avril fais ce qu'il te plaît", c'est comme cela à Nice —. J'avais dans mon sac de plage, bien emballé dans son papier qui déjà détrempait, un pan bagna et une bouteille d'eau. Je partais avec une amie, m'aplatir sur les galets face à la Méditerranée. Pour s'y rendre, on parcourait quelques ruelles étroites du vieux Nice : linge aux fenêtres et ambiance italienne, odeur de basilic, pâtes fraîches et brioches à l'anis. L'ombre encore fraîche, à peine… 
Puis venait le marché aux fleurs. Le soleil printanier transperçait les pétales multicolores et l'on s'interpellait d'un étal à l'autre, petites têtes rieuses entre les tiges de fleurs : on parlait du soleil précoce, du vent qui allait se lever… L'air embaumait ; constellé de grains de pollen et de poussière sèche. 
Chaque fois que je passais là, je plantais mon nez dans le soleil et je humais tous les parfums confondus avec l'impression de respirer le soleil. 
Ce matin-là d'avril, un élégant vieillard, pantalon clair et polo coloré, s'amusa du plaisir évident que je prenais à déguster cette ville Provence : "et aloreu, elle est belleeu cetteeu villeu, hé ?", me dit-il me faisant baisser le nez.
Surprise dans mon petit bonheur tout simple, je ris de bon cœur et il nous raconta Nice, son histoire, sa grandeur, ses perturbations… je m'en souviens à peine, pour être honnête, mais je me rappelle que pour dire tout ça, il chantait avec son vocabulaire parcouru de patois et agitait les bras dans toutes les directions pour louer sa ville monde… 
Ce jour-là, j'appris la devise de Nice et dans sa bouche à lui, c'était un art de vivre : "Niça la béla !"
Nice, tu es forte et je t'aime !

mercredi 13 juillet 2016

Le Lecteur du parc 5 - "Et que j'aille à la mer !"




J’avais un peu abandonné Yu Man.

J’étais préoccupée par quelque échéance médicale et mes muses n’aiment pas les interférences. C’est à peine si j’avais pu rendre un court hommage aux 200 victimes de l’attentat le plus meurtrier de l’année, sis à Bagdad, et dont on avait trop peu parlé.
Et puis j’étais partie prendre l’air et le large, humer l’iode atlantique et me faire dorloter par ma famille, au milieu de ceux avec lesquels l’enfant que j’étais n’est jamais tout à fait loin.
A mon retour, mes angoisses étaient effacées mais quand je retrouvais Yu, il était triste. D’une tristesse abyssale.

- Tu m’as laissé là, seul avec tes coups de cafard et tes angoisses et moi je prends tout, comme une éponge. Ca fait un mal de chien, tu sais !
Tu aurais dû m’emmener : moi aussi je voulais fuir et voir fleurir ! T’as vu, j’ai pleuré tout un lac !

Je caressais l’épaule de Yu, désolée.
- Je ne pouvais pas, tu sais bien… Tu me vois prendre le métro, puis le train, en traînant ma valise à roulettes et un lecteur assis sur une chaise posée sur mon dos ? Déjà que j’ai bien failli rater le train !
En revanche, j’ai parlé de toi à tout le monde là-bas. D’ailleurs, on te connaissait déjà un peu et on t’envoie le bonjour. Tiens, je t’ai rapporté quelques photos : je suis allée les chercher en montant au parc Mauresque. Ben oui, les parcs c’est ton truc et puis — sait-on jamais — si tu prends goût aux séjours en plein air, on pourra peut-être essayer de te trouver une villégiature à Arcachon. Regarde, c’est sympa non ?














Yu n’avait encore jamais vu la mer. D’elle il ne connaissait que les tumultes et les pétoles d’un bateau ivre, les déluges ovidiens et les bateaux qui ont des jambes. Il croyait que je la lui montrerais cette mer dont il rêvait. Même si, cette fois encore, les réverbères avaient allumé son regard, ma sélection, je le voyais bien, le décevait.
Alors, j’allais chercher des clichés plus anciens que j’avais pris dans un hiver glacial. Je les lui exposais un à un et Yu Man retrouva le sourire :
- C’est comme dans les livres, dit-il, « infusé d’astres ! ». 




mardi 5 juillet 2016

Bagdad


A Bagdad, les attentats sont quotidiens.
Quand il en meurt 200, voilà qu'on s'en souvient.
A peine.
La nuit passe et efface, un à un dans les étoiles, les morts lointains qu'on pleure sous des voiles noirs.