jeudi 30 juin 2016

Le Lecteur du parc 4 - Beau gosse !


Le Lecteur du parc - travail en cours - détail

Il y a quelques jours, j’ai présenté Yu à l'une de mes filles. J’attendais son avis, un brin inquiète…

Ce fut simple, carré, direct. Un petit sourire, un claquement de joue, une légère tape sur l’épaule de Yu (tu peux y aller, il n’est pas innervé) et ce fut dit: 

- Beau gosse ! 

Je jubilais. Yu garda les yeux baissés comme pour cacher un léger halo qui, croyait-il, empourprait ses joues, pas mécontent non plus.

Le Lecteur du parc - travail en cours 


- Faut dire, t’as fière allure avec ton costume de mots et de fleurs. La mousse pour épaulette, roses et pivoines pour ton cœur de pétales, et ce lierre qui te dessine cape et traîne. C’est vrai que t’es plutôt beau gosse, finalement.

Le Lecteur du parc - travail en cours - détail


Le Lecteur du parc - travail en cours - détail


- Elles viennent d’où ces fleurs ? Parce que, tu sais, j’ai bien connu une rose*… et je préférerais ne pas avoir sa peau sur le dos !

- Ah ! Ah ! Mais non, ne t’inquiètes pas.Ta rose est à l’abri derrière son paravent.
Celles-ci viennent du marché Oberkampf. Je les ai faites sécher il y a longtemps, pour m’en servir au besoin. Les pivoines rouges sont plus récentes, je les ai gardées pour toi. Je te veux parfait pour ta sortie dans le monde.

- Ma sortie dans le monde ?

- Oui. Ton premier bal. Tu sais ? La rencontre avec tes congénères, la socialisation et tout le toutim…

- N’importe quoi ! De toute façon, tu peux y aller : je bougerai pas de ma chaise !

- Ca c’est sûr ! t’as raison. C’est pas possible. Mais ta chaise, elle, elle va bouger. Et comme toi, tu ne peux pas faire autre chose que de rester sur ta chaise… Ya pas moyen, faudra que tu bouges avec.

- Ah !…

- Attends, t’énerves pas ! Je t’ai concocté un séjour aux petits oignons. Un truc trois étoiles : jardin semi-clos, grands arbres, lierre à profusion. A deux pas d’ici. Des jeux et des centaines de gosses qui grimpent aux toboggans, des minots qui tapent dans le ballon — des oiseaux au petit matin pour te remettre de l’agitation ambiante — des coureurs, des travailleurs pressés qui traversent le square pour aller prendre le bus… Paris, mon gars, la vraie vie : des gens !

- Ah ?…

- Bon OK. Laisse tomber. De toutes les façons, tu n’as pas le choix. Tu es inscrit à la 8e Biennale du Génie des Jardins, avec quelques dizaines d’autres créations et performances. On t’attend Square Gardette du 24 septembre au 2 octobre prochain. Voilà, c’est plié. Je nous ai engagés. Pas question de se dédire !

- Ah ?!
Et je vais faire quoi là-bas, pendant plus d’une semaine ? … A part dormir à la belle étoile, je veux dire. Parce que franchement, ce n’est pas un truc pour lequel on se bat, dans ta ville !

- Et bien… tu vas lire et s’il fait beau, on viendra te raconter des histoires et puis, tu regarderas pousser les fleurs … T’adore ça !

Pas vraiment séduit, Yu se fit pensif.

- En même temps, ça me changera de ta mansarde. D’ailleurs, je voulais te dire… ce serait bien que tu ranges un peu… parce que là, on s’y perd. Je t’aiderais bien, mais tu vois, c’est pas possible. A cause de ma chaise…
Et sinon, square Gardette, Ca ressemble à quoi ?

- Regarde, j'avais pris ces photos quand je cherchais un lieu pour te poser. C'était en mars, je crois, les fleurs étaient à peine sorties et le square presque vide. Mais regarde, c'est pas le paradis quand on aime les arbres et le lierre sauvageon ?








- Toi, tu t'installeras là, dans le lierre, avec les arbres pour te veiller et tu feras pousser des fleurs-mots à-cueillir. Comme ça :

Le Lecteur du parc - avant-projet



Je crois que ce programme intrigua mon Lecteur. Il comprenait qu'il fallait qu'il raconte à son tour, que c'était sa place à lui. Cette perspective de partager des histoires donnait du sens à son existence et c'est cela qui lui manquait : de la sève!


* Le Petit Prince, Antoine de Saint-Exupery

mercredi 29 juin 2016

la Tête ailleurs au coeur de mon quartier


"Ah ! j'voulais vous dire : elles sont super vos copines de la librairie ! Tout le monde est content dans le quartier !"
Ainsi parlait la pharmacienne de ma rue.

Parce que voilà : après Charlie, après le Bataclan, avec tout ça et puis encore tout ci, on avait vraiment besoin d'un truc comme ça : une librairie avec des livres pour tous les âges et un espace pour discuter le coup avec les libraires.

Aujourd'hui, la librairie La Tête ailleurs sera inaugurée en présence de M. Vauglin, maire du XIe arrondissement de Paris qui vient là marquer la naissance d'un nouveau lieu culturel dans ce quartier. 
N'hésitez pas à en parler et à passer nous dire bonjour pour témoigner de votre soutien à cette belle initiative : en plus des livres et des convives, vous pourrez voir accrochées sur les piliers, 5 digigraphies que j'ai réalisées tout spécialement pour la librairie et, encore pour quelques jours, une madone du Verbe sur toile en grand format.


Porteuse de verbe (big mamma) - encre et acrylique sur et sous toile - 130x97cm. 2011 (signée AQL)

jeudi 23 juin 2016

Le Lecteur du parc 3 - Alchimie

Le Lecteur du parc - chapitre 3. Dessin sur Ipad®


« Laisse parler tes doigts intérieurs », disait l’immense Egon Schiele qui peignait des mains gigantesques torturées comme des âmes.
Qui es-tu petit bonhomme ? J’ai rêvé de toi comme d’un Petit Prince mais tu ne peux pas être lui puisqu’il a déjà été et que ma mission inutile à moi, c’est justement d’inventer du neuf.  
Alors, qui es-tu dans ton silence tout blanc ?

Le Lecteur du parc - en cours

Le lecteur s'agaçait de mes atermoiements et déclara, péremptoire :

- Commence par me donner un nom !

- Si tu crois que c’est facile…

- Cherche.
Je veux qu’il soit international !

- Ah oui ? Et pourquoi ?

- D’abord, c’est la classe ! Et puis, c’est comme ça : dans un monde globalisé, je revendique d’être un citoyen du monde.

- Non mais c’est pas possible ! Déjà que tout le monde pense que je débloque à discuter avec toi… 
Citoyen du monde… Et puis quoi encore ?!

- Je suis sérieux. Essaie.

- Mais je suis nulle en langues, en plus !

- Oh eh ! c’est toi qui m’as présenté, avant ma naissance, comme quoi je serai le témoin du multiculturalisme, un truc sur la mémoire, le vivre ensemble et je ne sais quoi encore… Maintenant, assume !


- Je pourrais t’appeler Man. Je veux dire : tu vas être habillé de mots, de textes articulés ; c’est un peu notre spécialité à nous, les hommes…

- Va pour Man. Mais bon, tu vas pas m’appeler « Eh man ! »… C’est quand même super impersonnel. 
Disons que Man, c’est mon nom de famille. Genre, Man : famille des homininés, génération Sapiens, etc. Mais ça ne fait quand même pas de moi quelqu’un de bien particulier.

- OK. J’ai compris : tu veux un prénom…


- Bon allez, je t’appellerai You. You, parce que c’est toi… et puis, parce que c’est simple.

- Pourquoi pas Sam, pendant que t’y es ? ou Tom ? 
Non. Je veux un prénom qui ne soit pas européen ou anglo-saxon… un patronyme qui vienne de partout. Tu vois, un truc styleeeeeeeuh, je sais pas moi…

- Yu ? Y – U ?

- Yu, façon à la chinoise ?

- Ben oui, Yu Man… Ca sonne pas mal ?

- Graaaaaaave !



Yu Man était ravi et son enthousiasme était un bain de jouvance. 
Alors, j’ai commencé à lui apprendre tout ce que je savais. Je lui ai donné les premiers secrets de ma langue pour lui construire doucement une identité. Il y avait là des fourmis de dix-huit mètres, des amis que vent emporte, une souris verte, des araignées qui tricotaient des bottes et même des jours où c’était la nuit…

Le Lecteur du parc (détail) - en cours

Ensuite, c’est devenu plus sérieux. Mais sincèrement, c’était plus que réjouissant de commencer par ces petits jeux qui font la langue délicieuse pour les enfants gourmands. Avec cette mise en bouche, j’espérais que Yu Man goûterait toutes les langues et tous les idiomes, qu’il aimerait leur musique et leur sens. C’était le moins que je pouvais faire en matière d’éducation : préparer la mixture pour que s’opère peut-être, l’ « Alchimie du verbe ».

Le Lecteur du parc - en cours

Voir le précédent épisode

mercredi 8 juin 2016

Le Lecteur du parc 2 - Impatience printanière


Le Lecteur assis regardait sans comprendre ses mains désespérément vides. Il était livide et manifestement d'humeur fâcheuse.

- Ca va ? T'es tout pâle ?
- J'ai froid ! J'étais censé naître "en même temps que le soleil"*, je te rappelle. Au lieu de ça, trombes d'eau et torrents de boue : tu parles d'un printemps ! Sérieux, ça caille dans ta mansarde !
- Je sais. Je suis désolée. Mais au moins, tu étais au sec là-haut. Et puis regarde : le soleil de ces derniers jours a quand même bien réchauffé tes os: tu t'affermis partout. T'as vu : là, et puis là.

Arborant un grand sourire, j'appuyais fermement mon index sur son torse et son genou, comme pour nous rassurer tous les deux sur l'intégrité de son corps. Ca tenait bien, mais cela ne suffisait pas à mon lecteur qui demeurait taciturne.

- N'empêche, j'ai froid ! C'est bien simple, si je n'entendais pas le chant du merle tous les matins avant 5 heures, je jurerais que je vieillis en cave !

Il m'agaçait avec ses jérémiades ! J'étais moi-même tendue par les temps de séchage qui s'allongeaient et me mettaient en retard. Ses lamentations ajoutaient au déluge de complications qui s'abattait depuis quelques jours. Mon sang ne fit qu'un tour et je réagis vertement à ce que je prenais pour un caprice malvenu.

- Mais c'est pas vrai ?! T'es pire qu'une rose, toi ! Même pas fichu d'avoir la patience des fleurs. Tu crois quoi ? T'es même pas fini. T'as même pas la peau sur les os, tout juste quelques tissus pour te donner du corps. Et tu voudrais déjà, toi, avoir le confort d'un édredon ? Non mais oh ! Je veux bien accélérer le tempo mais je ne peux pas aller plus vite que la musique ! C'est pas possible ça !? J'aime autant te prévenir, va falloir apprendre la patience : je te rappelle que ton destin est le même que celui des arbres et que les arbres ne font que ça, mois après mois, attendre !

J'étais furieuse et le fusillais du regard en attendant sa réponse. 
Mais le lecteur ne cilla pas et sa tête penchée sur ses mains en manque de livre me désarma. Il était là, fragile et suspendu sur ses mains qui s'étaient figées sur un livre absent. Il s'ennuyait et je mesurais son désespoir face à l'annonce de cette attente.

Je baissais les yeux, regrettant ma colère. 
- Tu sais, en juin, c'est exceptionnel toute cette pluie. Je n'avais pas prévu que ce serait si long ! D'ailleurs, Paris est très étrange avec l'eau qui affleure. Regarde.
Je lui montrais quelques photos de Paris inondé et il était curieux, repêché de son ennui. Quand il a vu les réverbères, je crois même qu'il a souri, comme s'il venait d'inviter un souvenir rien qu'à lui.








Alors en posant mon bras sur ses épaules inachevées, j'ai voulu, une fois encore, essayer de le rassurer :
- Regarde : j'ai récolté pour toi du jus de pivoines noires. On dit qu'il donne bonne mine.



Et puis — t'as vu ? —  Le livre que tu veux commence à prendre forme…




Mon lecteur s'apaisa en regardant son livre.
Je le laissais là, en plein soleil pour qu'il se chauffe encore. Par le velux ouvert, les rayons traçaient un chemin de lumière poussiéreuse jusqu'à son cœur de pétales.
Moi pour l'heure, dans la mansarde voisine, je lui cherchais des amis.


* Les références au Petit Prince d'Antoine de Saint-Exupery seront fréquentes. Elles sont la toile de fond de la naissance du Lecteur du parc.

mercredi 1 juin 2016

le Lecteur du parc

Le Lecteur du parc. Structure en matériaux divers. Travail en cours.

Depuis quelques jours, un lecteur assidu demeure assis dans mon atelier. Il y a un mois encore, il n'était qu'une vieille chaise démolie, un guéridon retourné et quelques fils de fer entortillés. Une vague idée, un projet mûri depuis longtemps mais que je n'osais pas.
Que lit-il ? De quels mots ses habits seront-ils cousus ? Quelles seront ses couleurs ? Sera-t-il surfilé d'étoiles et de soleils ? Saura-t-il, par dessus-tout, se vêtir de saisons ?
Je ne sais pas. Je sais très peu de lui.
J'avance pas à pas.

Je sais pourtant qu'il aime déjà les gens et qu'il croit dans les livres plus qu'en n'importe quel dieu.
Je sais qu'il se construit avec des bouts de rien et des textes de partout et que très rapidement, herbes et plantes l'envahiront ; comme elles font avec les maisons abandonnées pour qu'elles restent vivantes.

Je sais aussi qu'il aimera lire ses pages en se laissant distraire par les cris des enfants qui jouent et qui grandissent. Je sais qu'il s'installera quelques temps pour cela, dans un square du quartier…
Alors pour le moment, je l'appelle timidement "le Lecteur du parc" et je tente de l'apprivoiser comme l'on fait avec un renard.

(…)