vendredi 25 mars 2016

Réenchanter le monde


Rien ne meurt jamais tout à fait, pas même Dieu. 
Je regrette mes années de jeunesse, quand on croyait encore que Dieu était bien mort. Mais il est trop tard pour la nostalgie. (D’ailleurs, il est toujours trop tard pour la nostalgie).


Tout de même, je revois les bancs de la fac, nos rêves insensés et cette mise en garde pourtant, que Max Weber assénait depuis un siècle déjà, quand il alertait sur la solitude de l’homme moderne, son enfermement mécanique et le «désenchantement du monde». Nous le lisions dans les livres, nous n’étions pas peu fiers de remarquer la pertinence de ces écrits dans notre société qui déjà, changeait… Mais le cancer, on le sait, cela n’arrive qu’aux autres…  Aujourd’hui, il me semble que c’est notre hébétude qui a ressuscité Dieu. Dans les vides que nous avons laissés à force de renoncement. 


Nous n’avons pas assez interrogé la modernité, pas suffisamment questionné notre désenchantement. Même si les faits sont peu comparables, sans doute y-a-t-il quelques racines communes à l’abstentionisme record et au retour des fous de Dieu. L’enthousiasme des seconds naît peut-être avec le renoncement des premiers. Dans les deux cas, l’échec de notre modernité est patent !

À force de rationalisme, peut-être avons-nous oublié qu’il nous faut, pour nous serrer les coudes, un totem à enlacer. Que ce totem ne s’explique pas, qu’il est mystère, utopie parfaite, et que c’est cela qui importe parce que le sens est là. Peut-être qu’à force de vouloir tout expliquer – pas pour comprendre mais pour maîtriser – peut-être avons-nous oublié que ce n’est pas la science qui importe : seul compte le mystère que l’on cherche à percer.


La science ne suffit pas. Certes, elle explique beaucoup de choses et révèle des mondes que nous ne soupçonnions pas : un univers infini, une origine simiesque, des trous noirs et du néant, une insatiable possibilité de mondes virtuels… Qui osera dire que ce n’est pas effrayant ? Parce que c’est un fait : la science change le monde. 

C'est un peu comme si chaque découverte scientifique était une nouvelle porte ouvrant sur des tas de possibles. Une fois qu’elle est ouverte, chercheurs et artistes, malgré le manque de moyens, continuent en éclaireurs, à percer d’autres portes. 
Nous qui nous tenons en lisière, les clés à la main désormais, nous entrons dans la pièce qui vient d’être accessible et nous manipulons la découverte récente. C’est ainsi qu’en maîtrisant l’atome, on alluma des lumières, on brancha internet… et on atomisa Hiroshima et Nagasaki, Tchernobyl et Fukushima (là, tout de suite, je trouve la France un peu moins hospitalière…).

Tout dépend, en fait, des besoins du moment, d’un tissu de circonstances et de convictions, des analyses et des croyances qui sont à l’œuvre quand une nouvelle technique nous est donnée. J’insiste : ce sont nos croyances qui déterminent nos choix dans l’exploitation de nos techniques.

C’est pourquoi je ne crois pas que Dieu soit mort autrefois parce qu’il était trop vieux. Il avait juste alors des concurrents sérieux : un humanisme victorieux, un marxisme conquérant et un capitalisme florissant. Nous n’avions plus besoin de Dieu pour créer de la valeur : presque tous, nous pouvions croire que nous pourrions, dans l’un des trois systèmes, trouver les bons chemins derrière chacune des portes.

Râté !
Les humanistes sont devenus des « bobos ».
Les marxistes sont des « ringards ».
Quand aux capitalistes qui tiennent le monde depuis des décennies au moins, ils n’ont fait que des conneries !
N’oublions pas non plus, que la fête révolutionnaire s’est terminée en bains de sang et que la foule, en guise de fête, regardait les têtes tomber au son des guillotines !

Alors pour être très franche, le bon Dieu, je n’ai rien contre, mais, en fait, ça m’est un peu égal qu’il soit là ou pas là. Je peux même consentir qu’il a fait beaucoup de bien et qu’il apaise encore… D'ailleurs, j'aime infiniment les arabesques des mosquées et le calvaire du Christ qui souffre en direct live sur un polyptique de Ducio! 

Parce qu’au fond, c’est cela qui nous manque : cette ferveur, la magie d’un monde réenchanté.
Nous avons de quoi, pourtant : une planète à sauver et des hommes à respecter… à commencer par tous ceux qu’on rejette en Turquie au mépris de leurs droits.
Ce n’est pas de la charité. C’est juste qu’il y a 70 ans c’était nous et que demain, ce sera peut-être à nouveau nous.
Ceci est foutrement égoïste  et cela s’appelle un humanisme.
C’est pour ces valeurs-là que j’ai voulu l’Europe et c’est en leur vertu que je suis Bruxelloise ! 



mardi 22 mars 2016

Peace and love, sans blague !


Ce matin, je me suis réveillée au son des petits oiseaux qui gazouillaient sur mon portable et recueillais, ravie, les messages sur ma page Facebook (merci à tous): j'entre dans ma cinquantième année et je savourais ces petits bonheurs avec toute l'insouciance qui caractérise ma génération.

(…)

Puis Bruxelles a reçu. Un double attentat. Coordonné.
One more.

(…)

Hier, j'ai tourné la dernière page des Choses de Pérec, secouée d'insouciance.
Il me semble que, de toutes façons, cette page-là a tourné.
Et pourtant, sans blague : "Peace and love" !

Bruxelles



Bang, bang et rebang ! et bang encore ! 
Là puis là : aéroport puis métro. Bang puis bang ! 

Cette fois encore, j'ai voulu croire que j'avais mal entendu, que j'avais manqué le début, que l'on revenait sur un événement passé… J'ai voulu croire mais n'ai pas pu: martelée, détaillée, l'info tombe et retombe et j'encaisse l'évidence.

La stupeur fait patienter la douleur, la suspend un moment.

De tout cœur avec les Bruxellois.

vendredi 18 mars 2016

Printemps des poètes - 4. Les Matinaux (René Char)


"Les poèmes sont des bouts d'existence incorruptibles que nous lançons à la gueule répugnante de la mort, mais assez haut pour que, ricochant sur elle, ils tombent dans le monde nominateur de l'unité."
René Char, Le Rempart de brindilles, in La Parole en archipel,

Je ne pouvais pas terminer ce printemps des poètes autrement qu'avec cette citation. Je ne connais pas de meilleure définition de la poésie et c'est pour cette raison que je l'aime : elle me rassure infiniment, me fournit les recettes du bonheur… et me laisse mauvaise cuisinière !

Je me sens intimidée pour vous parler de René Char. Pas seulement à cause de l'héroïsme discret de ce résistant hors pair, maquisard et provençal, mais parce qu'il me semble chaque jour que sa poésie, son humanisme inébranlable et son regard émerveillé nous manquent infiniment. Comme j'aimerais parfois l'entendre éclairer ce monde de ses paroles lumineuses ! Mais voilà qu'il me tance, comme toujours quand je flanche, et se moque, déçu, de ma nostalgie paresseuse :

"Sur la terre de la veille
La foudre était pure au ruisseau, 
La vigne sustentait l'abeille,
L'épaule levait le fardeau.

Les routes flânaient, leur poussière
Avec les oiseaux s'envolait,
Les pierres s'ajoutaient aux pierres,
Des mains utiles les aimaient.

Du moins à chaque heure souffrante
Un écho devait répéter
Pour la solitude ignorante
Un grêle devoir d'amitié.

La violence était magique,
L'homme quelquefois mourait,
Mais à l'instant de l'agonie,
Un trait d'ambre scellait ses yeux.

Les regrets, les basses portes
Ne sont que des inductions
Pour incliner nos illusions
Et rafraîchir nos peaux mortes.

Ah ! crions au vent qui nous porte
Que c'est nous qui le soulevons,
Sur la terre de tant d'efforts,
L'avantage au vaillant mensonge
Est la franche consolation !"

Cet amour à tous retiré, in Les Matinaux


C'est comme cela avec René Char : tout est nuance, justesse, humilité, honnêteté. Il a pour les petites âmes le même regard ébloui que pour les hautes montagnes et les menus ruisseaux. Il a cette douceur à aimer, à donner… et une colère froide, sûre, implacable qui n'est pas même de la haine. Et le verbe qui va avec.
Lui n'est jamais trop bavard. Il vous laisse trouver tout seul, énigmatique. Le lire, c'est penser, douter, rire, s'émerveiller, se renforcer.

C'est en 2010 qu'il s'est installé dans mon travail, alors que j'écrivais le livre des Errances. J'ai pris la claque méritée. Il n'est pas rare depuis, qu'il musarde dans mon atelier.
Alors forcément, quand j'ai replongé dans ses textes pour écrire ce papier, le poète est venu farfouiller dans les petits bouts de rien qui patientent dans mon antre, en quête de quelque installation future…
Lors, voilà que sur une chaise et un guéridon hors d'usage, j'ai cru le voir poser un de ses Matinaux !
Je ne sais pas si je saurai, mais c'était bon d'y rêver : ce "pur ruisseau" me rendait alluviale…


"Rougeur des Matinaux

(…)

VIII
Combien souffre ce monde, pour devenir celui de l'homme, d'être façonné entre les quatre murs d'un livre ! Qu'il soit ensuite remis aux mains de spéculateurs et d'extravagants qui le pressent d'avancer plus vite que son propre mouvement, comment ne pas voir là plus que de la malchance ? Combattre vaille que vaille cette fatalité à l'aide de sa magie, ouvrir dans l'aile de la route, de ce qui en tient lieu, d'insatiables randonnées, c'est la tâche des Matinaux. La mort n'est qu'un sommeil entier et pur avec le signe plus qui le pilote et l'aide à fendre le flot du devenir. Qu'as-tu à t'alarmer de ton état alluvial ? Cesse de prendre la branche pour le tronc et la racine pour le vide. C'est un petit commencement."
René Char in Les Matinaux




lundi 14 mars 2016

Printemps des poètes -3 "écrire le cri" (Tanella Boni)

D'après une photo de Frédéric Lecloux

"écrire le cri
la vie
une chanson promise à la mer
(…)"

Je n'avais pas prévu cela. Pas une seconde.
Ce week-end, j'ai réfléchi au texte qui devait célébrer l'immense poète que je pensais recevoir aujourd'hui dans ces colonnes. Ce matin encore, les yeux encore à demi fermés sur mon sommeil, j'en tournais les mots dans tous les sens, tant et si bien que mon papier était prêt avant même que ne sonne le glas de la nuit, avant que ne retentisse, sur un jingle, le réveil-bande FM.

"rappeldestitres:c'estautourdelaCôted'ivoired'êtrevictimedesattentats(…)l'afriquedel'ouestconvoitéeparl'islamiseradical(…)"

Ouch ! J'ai pensé que le maquisard qui hypnotisait mes nuits depuis quelques jours, n'aurait pas aimé qu'on fasse comme si de rien n'était ; qu'il aurait eu des mots sublimes, lui, pour ceux de Côte d'Ivoire explosés hier soir dans trois hôtel d'une ville sur la grève, les pieds dans l'eau salée ou presque.
Et j'ai estimé qu'il était plus que temps de faire venir ici quelques poètes d'ailleurs, grand temps que mon blog accueille lui aussi des poèmes migrants, des cultures étrangères… Ce n'est pas mon invité du jour qui viendrait à déplorer ce report de rendez-vous.

Alors ce matin, j'ai fait connaissance avec la poésie ivoirienne (un peu mais pas assez, je suis preneuse de suggestions) et découvert huit poèmes de Tanella Boni, née en 1954 à Abidjan. Je ne vous la présenterai pas; ce matin encore, je ne la connaissais pas et je ne ferai que plagier le contenu de Wikipedia..
Mais j'ai trouvé ces mots qu'on lui attribue et j'ai pensé qu'ils seraient sans doute doux à l'oreille des Ivoiriennes. Paris est Grand-Bassam !


" parole et souffrance muettes
dites en deux mots
en trois maux dites
et libérons les cœurs
libérez la souffrance
la patience de la peau
espace carcéral où agonise
l’émotion
à chaque soupir
mais l’émotion salue le grand air
à tout vent
depuis les sommets
jusqu’au royaume de l’herbe folle
l’émotion vogue par-dessus la mer
vagues et bateaux en poèmes
mots-consolation
sur une plage de sable
mots ingénus
et papillons éphémères
dans l’herbe verte et lumineuse
les mots abandonnent le cœur
à sa souffrance première
à sa patience de femme
immensément patiente "
Tanella Boni

vendredi 11 mars 2016

Printemps des poètes 2 - "Tandis que les crachats rouges de la mitraille" (Rimbaud)



Ce poète-là a le cœur en bordure, l'insolence bravache et la peine abyssale. 
C'est une étoile filante, un éclair, un coup à l'âme. Un maître du suspens poétique qui te promène, léger, dans les "frais cressons bleus" et te plombe au final comme on se prend une balle.
Un amoureux total, un passionné absolu… messager des émois qui vous retournent l'âme, là, vous tout seul, avec votre peine et votre désir, votre jubilation et vos renoncements… Mais un homme que l'homme intrigue, que l'homme fait jouir et désespère ; un chercheur d'éternité. "Et merde aux saisons !", écrivait-il…
Entre chaos de guerre et soif d'absolu, c'est un mélancolique pur jus du XIXe siècle ; et quel nectar ! Dans tout ce fatras, il avait ce génie : celui de savoir nous émerveiller du beau comme du laid, parce qu'en amour, en fait, c'est égal.

On aime à dire qu'il aurait mal fini, vendeur d'armes revenu de tout ? 
Je ne sais pas.
Mais je lis Rimbaud et j'aime, absolument tout.
Ce poème notamment, pour sa mitraille qui saccade, son Dieu qui s'en balance sous une plume badine, et ce "gros sou", enfin, pour qu'on taise les larmes !



Le Mal

Tandis que les crachats rouges de la mitraille
Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu ;
Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;

Tandis qu'une folie épouvantable, broie
Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant ;
— Pauvres morts ! Dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie,
Nature ! Ô toi qui fis ces hommes saintement !…—

Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or ;
Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées
Dans l'angoisse, et pleurant sous leurs vieux bonnets noirs
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !

1870
Arthur Rimbaud in Poésies

mercredi 9 mars 2016

Printemps des poètes - 1 - "Soient frites ces langues envieuses !"



C'est le printemps des poètes et l'aubaine est trop belle : j'ai dans mon escarcelle quelques portraits choisis de bardes comme on les aime : gouailleurs de tous les temps et festoyeurs itou. 

Je m'en vais de ce pas les dévoiler pour vous… 
Une cruelle tentation car il faudra attendre le printemps avancé : ils seront disponibles en tirage limité et en exclusivité à la librairie La Tête ailleurs dès l'ouverture, bientôt.

En attendant, musique maestro ! Voici Maître François qui règle quelques comptes. On a beau dire, une ballade en vers et pieds tenus pour envoyer péter, c'est quand même bien plus classe qu'un pâle "casse toi pauvre con"…


Ballade (in Le Testament)
François Villon

En realgar *, en arsenic rocher,
En orpiment*, en salpêtre et chaux vive,
En plomb bouillant pour mieux les émorcher*,
En suif et poix détrempés de lessive,
Faite d'étrons et de pissat de juive,
en lavaille de jambe à méseau*,
En raclure de pied et vieux houseau*,
En sang d'aspic et drogues venimeuses,
En fiel de loup, de renard et blaireau,
Soient frites ces langues envieuses !

En cervelle de chat qui haït pêcher,
Noir et si vieux qu'il n'ait dent en gencive,
D'un vieux mâtin, qui vaut bien aussi cher, 
Tout enragé, en sa bave et salive,
En l'écume d'une mule poussive
Détranchée menu à bons ciseaux,
En eau où rats plongent groin et museau,
Raines, crapauds et bêtes dangereuses,
Serpents, lézards et tels nobles oiseaux,
Soient frites ces langues envieuses !

En sublimé, dangereux à toucher,
Et au nombril d'une couleuvre vive,
En sang qu'on voit aux palettes* sécher
Sur ces barbiers quand pleine lune arrive, 
Dont l'un est noir, l'autre plus vert que cive,
Et chancre et fiz*, et en ces ords cuveaux
Où nourrices essangent leurs drapeaux,
En petits bains de filles amoureuses
(Qui ne m'entend n'a suivi les bordeaux*)
Soient frites ces langues envieuses !

Prince, passez tous ces friands morceaux;
S'étamine*, sacs n'avez ou bluteaux*,
Parmi le fond d'une braie brenneuse* ; 
Mais, par avant, , en étrons de pourceaux
Soient frites ces langues envieuses !


Glossaire:
* Realgar : sulfure d'arsenic - Orpiment : trisulfure d'arsenic - Emorcher : réduire en morceaux - Méseau : lépreux -  Houseau : guêtre, botte montante - Palette : écuelle de barbier - Fiz : tumeur vénérienne - Bordeaux : bordels - Etamine : tamis - Bluteau : tamis de boulanger - Brenneuse : merdeuse - 

vendredi 4 mars 2016

Pour la galerie

Voilà maintenant plus de deux mois que j'ai changé d'atelier. Celui-ci présente de nombreux avantages mais un inconvénient majeur : y organiser des expositions est un peu compliqué.
Or il se trouve que l'art a ceci de particulier que quand ce n'est pas pour la galerie, ça n'a quand même pas tout à fait le même sens. Bref, il faut que j'expose mon travail parce que, justement, c'est du travail.

Alors je voulais vous présenter une petite série, celle de mes dessins sur Ipad®, petits one shots tirés en 5 exemplaires et qui racontent plein de trucs, parfois graves, mais avec souvent pas mal de légèreté.
J'y ai adjoint quelques toiles, quelques œuvres sur papier et une installation parce que tout ça m'a paru fichtrement cohérent !

Alors si vous avez ou pensez à un lieu, si ça vous touche et que vous avez envie de le partager, le catalogue est là :


Merci.

PS : Amis facebouquiens, vous n'y trouverez pas le dessin du jour — mufles ! — : je n'ai pas eu le temps de le mettre dans les pages…