vendredi 26 février 2016

Peindre, dit-elle

Vue sur cour. Détail

"Écrire, dit-elle". 
J'ai lu ce livre de Duras il y a si longtemps que j'ai tout oublié. C'est à peine s'il me reste une couleur — blanc aveuglant comme d'un soleil en face —, à peine quelques images, en extérieur… Je ne me rappelle rien de son propos, juste une grande lenteur et, pour tout dire, un ineffable ennui !
Mais je ne suis pas sûre… Peut-être que je confonds avec un autre, un que j'aurais croisé à la même époque ou à des années-lumières.
La mémoire est un insondable puits et l'on se perd dans ses associations.


Il n'empêche : le titre de ce livre me hante depuis que je l'ai vu sur un rayonnage de libraire. Ce titre qui me fit acquérir ce livre oublié et qui patiente à nouveau entre deux acolytes, quelque part dans mes murs.






L'immeuble au fond de ma cour est un mur que tout le monde trouve très laid. Pourtant, chaque fois que je m'attable avec vue sur ce mur, je savoure les lumières projetées. Fauves au levant comme au couchant, elles se plombent – anthracite et neige –, avec les gris du ciel. 
Ce mur est un écran pour le ciel et je me dis que rien, absolument rien, ne pourra priver le regard de cette capacité à faire naître du beau.



Vue sur cour. Technique mixte sur et sous toile. 40x80cm. 2016


- Écrire !, disent-ils. 
- Écrire ?", dit-elle ?
Mais j'aime tellement peindre !
Comprenez-moi : là, j'agis sans penser, libre et sans a priori. 
Là, je me laisse emporter. Là, je me laisse surprendre ! Là, je forme et je déforme, je construis et je déconstruis, j'arrache, je râcle, je cogne, je caresse et parfois même, je me blesse. Là, l'escalier de mon esprit colimaçon mène à de nouvelles portes. Là, et seulement là, je peux trouver les mots qui me parlent.

Alors tant pis !
C'est vrai que je gagnais ma vie en écrivant des lignes.
Mais à peindre et à tracer des traits, j'ai enfin gagné de vivre !

Je crois que c'est à cause d'elles : à cause des lumières projetées sur ce mur insipide qui vient à resplendir.
C'est tellement bon ce beau ! 
N'en déplaise au sieur Socrate, l'inutile est une nécessité !

vendredi 19 février 2016

Dans la lumière des trous noirs

Détail de la toile L'Espace-temps. Infra : photo d'un détail d'une vitrine d'A. Kiefer présentée lors de l'exposition de 2016 au centre Pompidou.



"Celui qui ne peut plus éprouver étonnement ni surprise
est pour ainsi dire mort : ses yeux sont éteints. "
A. Einstein


Je n'attendais que cela : une bonne nouvelle à mettre sous mes pinceaux, un truc qui me transporte avec assez de passion pour que je décolle enfin !
Mais vieillir, c'est un peu revenir de loin… (Justement là ? Dans cet espace-temps? Avec le temps, le temps devient palpable.)


Bref, je ne sais pas si les temps stagnaient ou si les minutes s'allongaient, mais depuis quelques temps, à force de constater les sempiternelles répétitions du pire, chaque jour à la radio alors que je gardais une oreille dans la mémoire, je désespèrais des hommes. Ils étaient dépassés par leurs propres moyens, englués dans leurs rancœurs et leurs vaines ambitions, apprentis-sorciers autant que majestés des mouches.

Et puis voilà : un matin, la nouvelle est tombée et j'en bondissais du lit :  des types avaient capté les ondes gravitationnelles, confirmant par l'expérience, ce qu'un esprit génial — celui d'Albert Einstein, scientifique doué de poésie, bref, un surhomme — avait découvert un siècle auparavant .
Fichtre ! Moi qui désespérais des hommes, je me suis sentie excitée comme une gosse, comme le chercheur qui racontait qu'il n'avait pas dormi de la nuit en apprenant que des confrères avaient réussi cela ! Nom de Zeus ! Quelle merveille que l'esprit humain, quelle merveille que la vie !!

Hasard savoureux.
En privé, j'ai beaucoup parlé de Spinoza ces derniers temps. Peut-être parce que, quand on désespère des hommes, on se met à chercher dieu et que la seule réponse qui me satisfasse à la question de dieu est celle de Spinoza. 
Et voilà que résonnaient ces autres mots d'Einstein  : "je crois au dieu de Spinoza qui se révèle dans l'ordre harmonieux de ce qui existe, et non en un dieu qui se préoccupe du sort et des actions des êtres humains." 

Alors allez savoir pourquoi, en même temps qu'à l'immensissime Albert Einstein, j'ai voulu rendre hommage au peintre Anselm Kiefer qui ne cesse de me musarder. Je les crois tous deux très voisins : éblouis de mystère.


 L'Espace-temps, Technique mixte sur et sous toile, 110 x 80 cm.

mardi 16 février 2016

Noyade sous les ors de la république

Noyade sous les ors de la république. Technique mixte sur bois. 60x99cm


C'était une fin de matinée  d'hiver. J'avais rendez-vous avec une amie d'enfance au Trocadéro. Il faisait un froid glacial qui me saisit dès la sortie du métro. Frigorifiée, je me précipitai vers la lumière, vers la béance pavée de clair qui descendait sur les jardins menant à la Tour Eiffel. J'espérais glâner là un brin de chaleur sur mon museau mais c'est la sublime majesté du lieu qui m'attrapa ; soleil rasant les murs, caressant les seins dénudés des sculptures que les pigeons avaient, au fil du temps, maculées de fientes.

Parvis des droits de l'Homme. Exposition universelle… 
“Je vous parle d'un temps que les moins de (cent) ans ne peuvent pas connaître” et que, comme ceux-là, j'avais trop mythifier. J'admirais l'étendue étalée sous mes yeux, belle comme un océan couvert d'un glacis d'or. Un océan dont on pouvait même, dans la brume, deviner le phare gigantesque, tout de métal entrecroisé ! 
Pourtant, dans cette splendeur éclatante, dans cette majesté qu'adoucissait la grâce des demoiselles de bronze, les pigeons et leurs chiures me parlaient de la mer, soufflant dans l'oreille de ma jeunesse perdue des vents méditerranéens, malgré le froid.



La Jeunesse (1937). Alexandre Descatoire. Palais de Chaillot


Alors devant l'océan d'or du Parvis des droits de l'homme, j'ai voulu rendre hommage à ceux qui se noient, un peu plus loin au sud, rabattus comme des paquets morts sur une frontière d'eau salée pendant qu'on se bouche le nez. Quelle farce que les ors de la république ! Quelle tragédie sous leurs grilles ! 
Quelle déchéance !




Noyade sous les ors de la république. Détail.

samedi 13 février 2016

Il y a trois mois…

Paris… Reine du monde (Bataclan). Technique mixte sur papier cloué sur châssis entoilé, 61x45cm.

C'était il y a trois mois jour pour jour.
Ce matin j'étais triste en terminant cet hommage pillé par mes photos à ceux qui ont pleuré en posant des offrandes sur le boulevard Voltaire. Sur elles, j'ai allongé parmi les fleurs, impertinente face aux nouveaux barbares, une fleur de Courbet dont la mousse se perd dans mes lichens verts et les fleurs desséchées…

Mais puisqu'on est là tout juste à l'angle de Voltaire et de Richard-Lenoir, qu'à un quart d'heure à peine, on croise l'Hôtel du Nord, ça vous dit qu'on s'écoute Mistinguette ? Sa gouaille entraînante de titi ne nous fera sans doute pas de mal.


mercredi 10 février 2016

Un printemps au cœur de l'hiver - Dans l'atelier de Coste belle


Comme le marin au port goûte le cliquetis des drisses secouées par le vent, j’aime celui de la glace qui chancelle et se brise en chutant de son arbre.
A Coste-belle, lopin bâti sis au lieu-dit du Serre et Coste-Telme, commune de Puy-Saint-Vincent dans les Hautes-Alpes, je possède un atelier "saisonnal" : là-bas, tout bruisse au rythme d'une nature excessive.

Cette année pourtant, l'hiver était timide et les premiers jours blancs demeuraient plus humides que neigeux. Sous des températures quasi pascales, la glace en fondant m'envoyait des messages, des petits mots d'amour. 

Narreyroux, Enclos des moutons. Coste-Belle, Signe dans la glace

Lors, le soleil revenu dans cette douceur printanière, accompagnée que j'étais par le cliquetis de la glace, le chant des mésanges et les cris disgracieux d’un couple de geais multicolores, j’ai ouvert mon atelier en plein air sur la pierre, au bord d’un névé qui s’effaçait. 

Cette année, le printemps s’invitait au cœur de l’hiver et je jurais d’en profiter, renonçant de bonne grâce à quelques virées à ski pour profiter des muses ! 
Je me laissais bercer par la saisonnalité du lieu et sur une photo de la chapelle de Narreyroux noyée de neige, prise un de ces hivers où l’or blanc coulait à flots, j’ai installé le printemps, anticipant un peu mes frêles pruniers en fleurs. 


Cette année, le printemps s'invite en plein hiver. Technique mixte sur papier. 42 x 59,4 cm

Puis vint la tempête.
Dans la nuit, de violents coups de vent balayèrent la terrasse, faisant disparaître en tourbillon, quelques fleurs séchées d’hydrangea que je conservais là pour m’en servir plus tard (je les retrouverais le surlendemain, tapies derrière un vieux bardeau, intactes !). A force de bourrasques, Eole brisa et dispersa les branches les plus fragiles de mon saule en sursis. 
Dans la forêt voisine, des arbres étaient à terre, les troncs éventrés !


Au matin, sous un ciel nettoyé, j’attrapais un cliché à 90 Km/h que j’avais capté un an plus tôt sur la route du retour. Je le déchirais, le collais, lui adjoignais des tâches d’encre soufflées par le vent et reproduisais en raclant mon support de peinture, d’encre et de sable, les fureurs éoliennes.

Ainsi calmée, je ramassais une à une les branches de mon vieux saule, les fagottais comme l’on fait ici quand il faut nettoyer un jardin de montagne que la tempête a secoué. Je posais patiemment le calme après la tempête alors que le vent faiblissait.
Ici, parfois, même la pierre tremble !

Après la tempête (tribute to Kiefer).
Technique mixte sur toile clouée sur bois teinté et ciré. 60 x 99 cm

Enfin, l’hiver pointa son nez. Le névé qui jusque là prenait de très sérieuses distances avec mon atelier, avala celui-ci le submergeant de neige. 
Je laissais Coste-Belle vivre l’hiver sans moi. A regret, j'abandonnais mon jardin dans le blanc et immortalisais un boulot trépassé : celui que depuis cette année, on appelle Saturnin.


Coste-Belle et Saturnin