jeudi 25 juin 2015

Musique Camille !

Le Quatuor de Camille, encres sur papier torchon, 36 x 51 cm, 2015


Camille Boullier de Branche est venu me parler de son projet il y a quelques semaines. Son idée : monter des sessions d’improvisation pluridisciplinaire où chaque partie discute avec les autres en jouant son propre instrument, qu’il soit musical, pictural, chorégraphique…
Depuis toujours, j’ai la conviction que la création a besoin de regards croisés entre toutes les disciplines, artistiques ou non. C’est dire si j’étais enthousiaste quand Camille m’a invitée à participer ! Restaient deux questions qui me taraudaient : mon temps de peintre serait-il compatible avec le temps musical et plus encore avec un temps scénique ? Saurais-je travailler sous un regard autre, moi qui ai plutôt tendance à bosser en ermite ? 
Alors, pour cette première session, on s’est juste donné pour objectif d’essayer ; sans obligation de résultat, ni pictural, ni musical : séance de test, donc. En duo pour commencer. 

Camille a réglé ses appareils, lancé les premières boucles musicales et joué quelques notes au clavier. J’ai dodeliné de la tête et des orteils quelques secondes, à genou devant mon bloc de papier immaculé, une bouteille d’eau à la main, entourée de mes encres et de mes outils. Et puis j’ai attrapé le rythme et aspergé ma feuille d’eau fraîche en battant la mesure, j’ai saisi un pinceau, l’ai trempé dans un encrier, éclaboussé à nouveau, puis plusieurs fois encore, en changeant d'encres… Splash ! Pschht ! Splash ! Pschht ! J’ai observé quelques secondes les encres se diluer dans l’eau dont j’avais aspergé ma feuille…
Elles traçaient de fins filaments en étoiles : Camille a pris son trombone et de longues notes douces sont venues accompagner l’évolution libre de mes encres… Sur ces sonorités délicates, je fis encore tomber doucement, goutte après goutte, un peu d’eau, un peu d’encre, encore et encore… Ploc ! Touc ! Ploc ! Touc ! 
Puis, par surprise, le trombone s’est fait stridences douloureuses. 
Heurtée par ce cri, j’ai lacéré ma feuille : Scrrrrrrr ! à chaque stridence, un grand coup de couteau. Raaac ! un coup de raclette !
L'ambiance  devenait furieusement inquiétante et me sont venues de sinistres pensées : alors, là-haut, dans ce petit appartement agréablement éclairé de deux grands velux, là, en plein cœur de Paris, à cause des sons et des encres noire et rouge éclatées sur ma feuille, j’ai pensé à toutes les victimes civiles du Moyen-Orient et d'ailleurs. J’ai pris un crayon et je les ai dessinées, ces victimes de conflits qui ne les concernent pas vraiment… Camille a joué quelques notes longues, terriblement tristes… Dans une stridence d’encre noire et sang, un corps agonisait, un proche penché sur lui.
J’ai levé la tête et balayé l’air de ma main à plat : « arrêt de jeu, please ! j’ai mon compte ! »



Fin du premier set. Je vous l’ai un brin romancé : j'ai parfois perdu le fil, j’ai raté un dessin, en ai achevé un très triste et terminais ce premier round avec un fond sur papier, extrêmement gai, sur lequel je dessinerai à l’atelier, à tête reposée. J’étais ravie !

On a fait une pause. Camille a voulu enregistrer les sons de mon travail. Il a conçu une boucle avec les claquements et les scratchs produits lorsque je pratique un peu d’arrachage sur mon papier pour aller chercher les épaisseurs inférieures et créer de la matière ; il l’a enrichie de frottements du micro sur le papier. Cela lui faisait une nouvelle base sonore, en partie née de mon geste de peintre… On est partis là-dessus…
Du coup, j’ai sorti le sable de la plage de Fouly que j’avais apporté parce que c’est un lieu que nous avons en commun avec Camille, là-haut, dans le Cotentin, et j’ai testé plein de trucs pour profiter du second set de cette session d’essai.

De retour à l’atelier, me restait à achever les créations exploitables du jour. Je commençais par repasser à l’encre les corps crayonnés des victimes du premier set. Là, je savourais malgré tout, comme toujours, le crissement de la plume sur le grain accidenté de mon papier torchon ; sauf que cette fois, je me suis dit : "ah ! faut que Camille enregistre ça !"

Du coup, après avoir laissé ma plume filer le long des tâches tombées sur un bout de fond créé au deuxième round, et après avoir déniché deux têtes tout droit issues des mondes de Moebius, … 




… je me suis racontée un petit peu, avec force traits de plume, sur l'autre bout de ce même fond, toute petite dans un foisonnement de sons, abritée par un arbre de sable encré.




Pour conclure, sur le fond si gai que m’avait soufflé les notes de Camille au premier set, j’ai dessiné son projet en mode quatuor.
Grand merci, Camille !


Nous n'avons pas enregistré cette première séance de test,
mais pour découvrir les sons de Camille Boullier de Branche, c'est par .

lundi 8 juin 2015

Un bout de chemin J-4 / Hate & Love

Hate & Love, encre sur papier, d'après Rodin, 2015


En choisissant de nommer ma prochaine expo à l'atelier, Un Bout de chemin, j'annonçais que j'y accrocherai un peu de tout, de toutes les époques et de tous les thèmes. La logique aurait voulu que je prenne le parti d'un accrochage chronologique pour donner justement à voir le chemin parcouru.

Seulement voilà, je mesure quels grands écarts formels je fais parfois d'une série à l'autre. Alors où trouver de la cohérence, où trouver du sens dans tout ce fatras sinon dans ce que je raconte, c'est-à-dire, finalement, toujours la même chose : la permanence temporelle et géographique de nos haines d'une part, la même constance retrouvée partout et en tous temps quand il s'agit d'aimer, d'autre part. 

Je me reconnais dans cette dichotomie. Et, finalement, une fois les œuvres accrochées les unes près des autres, associées pour ce qu'elles racontent, une unité formelle s'est imposée, structurée par le trait filaire.

Alors dans les deux petites pièces de mon atelier, j'ai partagé mon univers en deux mondes : l'un est léger, l'autre pesant. L'un parle de nature, de levers de soleil, de beaux sentiments et de sexe aussi (je dis ça si vous comptiez venir avec des enfants : ils pourraient vous poser des questions embarrassantes…). L'autre regroupe mes coups de gueule et coups de blues engagés, ceux qui accompagnent mes chroniques ici publiées quand j'ai peur pour nous tous, quand les colères et les peines me viennent par salve et que je veux crier…

Bref, l'exposition Un Bout de Chemin aurait pu tout autant s'appeler Hate & Love. Mais elle s'appelle quand même un bout de chemin parce qu'autour de ces thématiques, j'ai accroché des travaux réalisés de 2008 à 2015. Elle s'appelle Un Bout de chemin et ça commence vendredi. Je vous y attends.