jeudi 30 avril 2015

Du taf, please !

Affiche réalisée pour la Compagnie du Bredin. 


Quand Laurent Vacher de la Compagnie du Bredin m'a téléphonée pour me demander de créer le visuel pour sa prochaine mise en scène — Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès —, j'avais d'abord rappelé à ma mémoire mes recherches étudiantes et les années passées à écrire pour le compte de grands groupes opérant en Afrique.
Et puis, le 19 avril, 800 migrants sont morts en Méditerranée, 800 de plus venus s'ajouter au millier déjà perdu en mer depuis le début de l'année. Cela ne pouvait pas ne pas influencer notre regard porté sur le texte de Koltès. Je sais que Laurent fut, lui aussi, frappé de stupeur devant tant d'actualité !

Alors, j'ai cherché une Afrique opiniâtre, comme le nègre de la pièce. Une Afrique omniprésente, comme les gardes de Koltès. Une Afrique vibrant de colère sourde. Une Afrique puissante, prête à bondir, mais une Afrique ravagée, salie, abîmée.
Je voulais marquer le cloisonnement entre deux mondes, raconter leurs ruines parallèles. Je voulais dire, aussi, je crois, cette pantomime qui fut jouée quand 800 périrent, jouée par l'Union Européenne notamment. Je voulais dire tout ceci parce que c'est là, dans le texte de Koltès… et parce que c'est la vraie vie.

Combat de nègre et de chiens de Bernard-Marie Koltès par la Compagnie du Bredin tournera une première fois en janvier 2016 à Annemasse, Clamart et Mancieulles. Je vous en dis plus très vite.

En attendant, moi, il faut que je vous dise : j'ai besoin de travailler encore et si dans ces colonnes je parle souvent de sujets graves, je peux aussi aborder des registres plus légers. Alors si vous avez besoin de dessins et de textes, de dessins seulement ou de textes uniquement, surtout, n'hésitez pas : contactez-moi.


mercredi 29 avril 2015

Minuscule pays, gigantesque catastrophe

Collage et grattage. Encre, feutre et acrylique sur papier. 36 x 51 cm

Villages ensevelis sous la glace, avalanches titanesques emportant les camps de base de l'Everest, patrimoine architectural effondré, infrastructures démolies, villes détruites, familles endeuillées, des milliers de morts et plus encore de blessés... Le toit du monde a tremblé et il s'en fallut de peu que le monde ne perde physiquement sa tête. Le Nepal est en ruine.

Minuscule pays, gigantesque catastrophe.
J'étais abasourdie et je ne parvenais à trouver ni les mots, ni les traits.

Si ma tête échouait, mes encres, peut-être, sauraient dire mon émoi.
J'en pris une violine - celle que l'on nomme Poussière de lune - et je l'ai laissée faire.
Dans les méandres qu'elle dessinait sur ma feuille arrosée (c'est toujours un spectacle fabuleux !), j'ai cru déceler le bonnet extravagant d'un jeune meneur de yack. 
Pour m'en assurer, je posais sous ce couvre-chef, deux yeux écarquillés : le berger avait cet air lunaire des égarés, ce regard mi-dedans mi-dehors de celui que ses souvenirs parasitent. Etat de choc !
Je lui rendis son yack dont les yeux, inconsolables, charriaient des larmes d'encre.
Je lui rendis aussi les crêtes de ses montagnes telles qu'elles étaient avant ; silhouettes exhumées sous la nuit de ce pays dévasté.

C'est tout ce que je pouvais faire. Cela et quelque don.
HELP NEPAL !


jeudi 23 avril 2015

Perdus en mer



C'était un flot d'hommes robustes, jeunes pour la plupart, porteurs des espérances de tout un clan, de tout un village. Ils étaient les plus brillants d'entre les leurs et c'est pour cela qu'ils partirent, jusqu'au bout du continent, jusqu'à cette ligne tourmentée où la mer fait barrage.

C'était aussi des femmes et des enfants, des amants comme nous autres. Des êtres de chair et de cœur : je les imagine, hommes, femmes, grands et petits, traversés de frissons à l'odeur de l'aimé.

Mais, il a fallu qu'ils soient gens de peu, affamés, assiégés, pilonnés par des avions high-tech. Qu'ils soient familles aux maisons dévastées par la guerre. Orphelins, veufs et veuves, endeuillés, brisés. Des mères qui n'avaient plus que cet ultime fils au souffle souffreteux, noué à leur dos, qui réchauffait leur nuque quand enfin il dormait.
Des femmes dévastées, abîmées. Des hommes, fâchés, démolis et apeurés. Des humiliés… Des, pourtant, qui espéraient encore ! Des qui portaient tout un avenir en potentiel !

Mais.

La tragédie était annoncée et personne n'a fait assez : le rideau s'est levé sur un décor d'un bleu profond, sublime -Méditerranée !- et l'horreur fut donnée.
Perdus en mer, au large de la Sicile.
Des centaines d'âmes, diluées, effacées, oubliées.

Alors, on fait le compte des pays qui accueillent le plus de ces migrants.
Alors, on omet de signaler que ce ne sont pas du tout les plus grands marchands d'armes, ni les plus zélés des affameurs du continent africain qui se montrent les plus hospitaliers.
Alors, quand on a cru un jour qu'on serait citoyen du monde, on se dit comme ça : la mondialisation s'est arrêtée aux frontières du business.

Why ?

vendredi 10 avril 2015

Je suis Kenyane



La haine va si vite que je peine à la suivre.
147 morts, étudiants, enseignants, triés en fonction de leur culte et abattus froidement comme on tire à la foire !
Mais ce n'étaient pas des cibles en carton, c'étaient des étudiants ! Ceux qui devaient construire l'avenir du Kenya et peut-être celui de tout un continent déjà hypothéqué par les orphelins du Sida, les enfants-soldats, la faim, les pandémies... j'en passe et des pas mieux...

Hasard de calendrier, mes travaux m'ont conduite ces jours-ci dans l'univers de Bernard-Marie Koltes. C'est là que j'ai eu vent de ces mots qu'il écrivait je crois, dans Tabataba (corrigez-moi si je me trompe). Je les ai lus hier et en pensant ce matin à ce que j'allais vous dire dans cette chronique, ils se sont imposés : 
"pour moi l'Afrique, c'est une découverte essentielle, essentielle pour tout. Parce que c'est un continent perdu, absolument condamné..."

Comme je voudrais ne pas croire ses derniers mots !
Je voudrais continuer d'espérer que des décennies de souffrance ne sont pas une éternité et qu'il peut arriver que les choses se déplacent, que des territoires se transforment. C'est arrivé déjà, c'est arrivé, le plus souvent. Partout ! 

Mais voilà qu'un nouveau fléau mine le continent : au Kenya, au Nigeria, au Cameroun, en Algérie, en Tunisie, au Mali, en Centrafrique, au Soudan, etc. - la liste est trop longue ! -, des illuminés de Dieu massacrent à grande ampleur. Pire : le mal s'étend... en territoires conquis ou laminés, en âmes converties ou soumises.
Nul ne sait que faire.

Alors, incapable de faire plus utile, j'ai déposé sur le corps des défunts, le regard de quelque ancêtre masqué. 
Parce qu'il y a là-bas des trésors de beauté façonnés de main d'homme et que quand l'homme se fait artiste, il ne veut ni le bien ni le mal mais crée l'intemporel : une richesse inestimable, un limon fertile pour bâtir des demains. 

Parce que cela, j'en suis sûre : nul ne peut nous soustraire à notre soif d'esthétique, nul ne peut nous ôter notre goût de la connaissance.
C'est essentiel. Essentiel pour tout !
Je suis Kenyane !

samedi 4 avril 2015

"Laisse parler tes doigts intérieurs"



"Laisse parler tes doigts intérieurs."
S'il est des phrases qui sont comme des guides, celle-ci, signée d'Egon Schiele, me tance chaque fois que mes mains me surprennent.

Vendredi soir, 23 heures à peu près, seule à l'heure où d'habitude nous montons nous coucher...séparés quelques jours...
Pas fatiguée, j'ai transformé notre salon en atelier. Je veux dire comment tu me manques...

Je dessine... Je me cherche en femme tournée vers ailleurs, là où je ne suis pas... Te rejoindre ! 
Mais je suis bien ! 
Je n'ai pas envie de ces nuits sans toi, mais je suis bien ! 
Là, mon salon transformé en atelier !

Inévitablement, mes encres en liberté sont venues maculer une tête jetée en arrière, cheveux au vent, libres et vivants. 

...

A la longueur du cou, au rictus que dessinait sa bouche, je notais cependant que je venais de reproduire - peu ou prou - le nu douloureux de Modigliani que j'avais travaillé jadis. 

Nu douloureux... 
Ce n'était PAS comme cela que toi, tu me manquais !

...

Et puis, je remarquais ce sein gauche ébauché d'un trait mince comme un souvenir. 
Le sein gauche exactement, celui qu'on m'amputa, sacrifice pour le crabe... 
Alors, je ne sus plus ni pour qui, ni pour quoi j'avais écrit "tu me manques."

...

Laisse parler tes doigts intérieurs...

vendredi 3 avril 2015

Parait qu'à Paques, y en a des qui ressuscitent


Encore une zone de silence, plusieurs semaines sans rien écrire.
Certes, j'ai pris pendant quelques jours la poudre d'escampette et traversé l'Atlantique pour un retour en hiver, mais cela n'explique pas tout.
La vérité c'est que les muses se tenaient à l'écart et que rien ne venait : j'alignais des traits et des traits, alternant les couleurs en camaïeux éclatants, mais je n'aimais cela que s'il s'agissait d'auréoler les oeuvres antiques que des crétins détruisent

A défaut de cette cause, ce geste répétitif me laissait sur ma faim. Me manquait l'aléatoire, cette magie des encres qui se mélangent en filaments ou en étoiles et ces nuages qu'elles dessinent dans lequel je n'ai qu'à repérer une muse...

Alors, un peu dépitée à l'idée de reproduire ce que j'avais fait pour les reste-à-terre, j'ai lâché à nouveaux les encres les unes après les autres, au pinceau, à la pipette. Je les ai laissées couler, s'emmêler les unes aux autres, se fondre...
Je croyais que j'allais à nouveau dessiner un printemps... Mais cela n'allait toujours pas. La composition chancelait. Tout cela n'avait pas de sens.

...

Et puis je crus déceler dans le magma de couleurs, la forme d'un nez, la courbe d'un crâne... 
Excitée comme une puce, je marquais au feutre ma découverte : la muse était là. 
Découpage au cuter, collage, et trait filaire et voilà que je dessinais ce qui ressemblait à un peintre venant de retrouver sa muse.


C'était cela, je crois, que je cherchais : ce trait filaire et les couleurs en éclaboussures, le collage pour créer des plans, un format confortable (36x51cm).
Au milieu du blanc immense, je voulais me noyer de couleurs... 




Comme on le fait, dit le poète, "dans le poème de la mer"...


Ravie enfin d'être à nouveau en mesure de me remettre à l'ouvrage, j'étais d'humeur taquine et ne résistais pas, en cette veille de week-end pascal, à jouer une petite farce...



Mais Pâques, quoi qu'on en dise, marque aussi le début du printemps. Alors joyeuses Pâques à tous et faites attention où vous mettez les pieds !