vendredi 13 mars 2015

Interlude printanier / Les Mondes retrouvés (4)


Après cette fête gigantesque que donnèrent les peuples de pierre d'Hatra, nous eûmes quelques jours de répit. Attaquées sur un autre front, les armées de Daesh semblaient ralentir le rythme de leurs razzia... à moins que la musique n'ait couvert leurs exactions et que le bruit des bulldozers ne soit pas parvenu jusqu'à nous.

Que devenaient les derniers peuples de pierre ? 
Grisée par le printemps qui démarrait ici avec force douceur, je me plaisais à espérer que sur les bords du Tigre, des nymphes insouciantes annonçaient elles aussi le retour des beaux jours... A espérer ou à rêver, parfois c'est la même chose.
Toujours est-il que sur ma feuille de papier, les naïades s'égayaient à l'abri des regards. Dans ce pays où continue de planer le drapeau noir de Daesh, elles vivaient malgré tout.

J'étais là, savourant de les voir s'amuser, quand j'entendis une voix me souffler à l'oreille :

"Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie,
Verse l'amour brûlant à la terre ravie,
Et, quand on est couché sur la vallée, on sent
Que la terre est nubile et déborde de sang ; 
(...) "

Je sursautais. Ce poème de Rimbaud comptait parmi mes muses favorites et voilà qu'il me prenait par surprise. Je me retournais, cherchant le propriétaire de cette voix qui déclamait des vers comme pour résister à l'obscurantisme. 
Je finis par le débusquer caché derrière un arbre. Je vis d'abord ses pattes et pensait à un chevreau, jusqu'à ce que me reviennent quelques vers plus tardifs dans le poème de Rimbaud :


"(...) Je regrette les temps de l'antique jeunesse,
Des satyres lascifs, des faunes animaux,
Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux
Et dans les nénuphars baisaient la nimphe blonde !
Je regrette les temps où la sève du monde,
L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts,
Dans les veines de Pan, mettaient un univers !
(...)"

Quand il sortit de son arbre, j'en restais bouche bée  Nom de Zeus ! C'était bien Pan !
Sa présence ici était la promesse de tout un univers, disait le poète... 
Il faut toujours croire les poètes : d'ailleurs Pan ne manquait pas d'expérience et me semblait avoir le profil pour nous sortir de ce pétrin. Rappelez-vous comme il fut persécuté par les hommes du pape, comme il fut à chaque fois, émasculé par les bigots.

Alors, sur ma feuille de papier, Pan retrouva sa vigueur... et comme c'était vendredi et que demain serait chômé, il paya sa tournée. C'était un premier pas.




Ont participé à ce quatrième épisode :

Le Bain des nymphes, bas relief, jardin du château de Versailles
La Nymphe à la coquille, jardin du château de Versailles (copie d'un orignal grec)
Pan, l'un des deux éléments de la sculpture "les satyres della valle", 1er siècle après JC (Palais neuf, Rome)
Arthur Rimbaud, Soleil et Chair, Poésies


Pour voir les épisodes précédents des mondes réenchantés :

mercredi 11 mars 2015

Hatra Funky Town / Les mondes réenchantés (3)



Troisième épisode suite au saccage de Hatra le 7 mars dernier
HATRA FUNKY TOWN
(Pour voir les épisodes précédents des mondes réenchantés :




C'était l'heure des aubes violines et Hatra sommeillait. J'aimais cette encre que j'avais parcourue de brumes matinales. Je l'aimais vraiment : les nuances lumineuses de son ciel, son toucher délicat, ses ombres passées. Je l'aimais et pourtant je savais : elle ne résisterait pas à l'assaut des barbares. Après le musée de Mossoul et le site de Nimrud, Hatra allait être attaquée et mon encre à coup sûr, subirait le même sort.
Effectivement, à cette heure sublime des aubes violines, précisément quand la ligne d'horizon exalte une renaissance, des hommes de trop de foi sont venus semer la mort dans la cité du Dieu Soleil. Entre ses murs de pierre taillée, une armée de démons furieux déferlait, pillait, raflait, démolissait, anéantissait... Épuration culturelle !





Je crus me souvenir qu'on avait retrouvé ici, une amulette du démon des démons des vents - le dénommé Pazuzu - et je me demandais si lui et son dragon étaient pour quelque chose dans cette folie destructrice. J'appris par la suite que cette soit-disant découverte était un fake, le fruit de l'imagination d'un scénariste des années 1970... Qu'importe, il y avait eu destruction de Hatra et j'avais besoin de faire renaître la cité parthe sur ma feuille de papier.
C'est alors que je tombais sur un texte découvert à Nimrud avant le tout récent carnage. Il expliquait qu'il fallait, pour protéger les grossesses des femmes d'Assyrie, fabriquer une amulette à l'effigie du démon. On devait pour cela, utiliser de la poussière provenant, justement ... du temple d'Ishtar !






Cette fois encore, j'invoquais donc la déesse qui, de divinité guerrière, se concentrait désormais sur ses fonctions amoureuses et sensuelles, pour maintenir comme il se doit l'équilibre du monde. Ishtar n'ignorait pas l'ambivalence qu'elle partageait avec le démon Pazuzu. Elle savait ses furies destructrices et sa bienveillance pour le ventre des femmes. Elle sortit donc l'arme fatale, celle qui faisait tant peur aux barbares de ce siècle : elle avait troqué son costume de reine de la nuit contre celui de femme féconde et, séductrice, opposa à la fureur de Pazuzu, son gigantesque cul, son ventre monumental. Rhââ Lovely !

Là, sur ma feuille, naissait une histoire qui commençait à me plaire : comme ce premier week-end de printemps sur Paris, elle annonçait le retour des bourgeons, des petites naissances multipliées, du pollen et de la sève.

Parce qu'à Hatra, cette nuit-là, au beau milieu de l'enclos du Dieu Soleil, la passion conjuguée d'Ishtar et Pazuzu fit crier les amants jusqu'à l'enchantement.
Ils chantaient ! Je vous jure qu'ils chantaient !
"De la musique !" ai-je hurlé malgré moi. De la musique... Cela faisait des semaines qu'on en entendait plus en terre de Daesh...




Intrigués, quelques divinités locales passèrent une tête en éclaireurs. Elles annonçaient l'arrivée du maître de céans : Shamash, Dieu du soleil. Il entra quand Ishtar, comblée, interrompait son chant.
Affamé de musique lui aussi, le dieu soleil se fit dj divin : il se planta devant les platines et envoya du son. Du son et encore du son, si fort et si puissant qu'on l'entendait jusqu'à Bagdad.


Alors, de Mossoul, de Nemroud, mais aussi du musée de Bagdad (un camp de réfugiés mémoriels qu'on venait de rouvrir), on vint jusqu'à Hatra pour écouter les notes, les voix, les mélodies, les instruments, les harmonies, les rythmes... Pour écouter le son, laisser les basses vibrantes gagner jusqu'au ventre et jusqu'aux membres...
Et danser. Danser comme à Rio, jusqu'à en perdre haleine !


Sur ma feuille de papier, c'était Hatra Funky Town et je jubilais : en dehors de la ville, les barbares se bouchaient les oreilles, au supplice de la musique.

 Hatra Funky Town. Encre, feutre, collage et acrylique sur papier torchon. 36 x 51 cm

Avec :
A Hatra, un nu en marbre étêté auquel j'ai donné la tête d'une autre sculpture (statue d'un homme et d'une femme d'Hatra) ; bas-relief du dieu soleil (2e S.), un aigle d'Hatra (musée de Mossoul), le Roi Sanatruq I (2e S), le lion et le roi d'un bas relief représentant le roi Assurbanipal I tuant un lion (7e S. av. JC.).
Ishtar, statuette en marbre (env. 2000 ans av. JC)
Pazuzu, reproduction réalisée pour le film l'Exorciste de William Friedkin (1973), d'après le roman du même nom de William Peter Blatty (1971)




vendredi 6 mars 2015

Nimrud chez les Celtes / Les mondes réenchantés (2)




Il est mille et une façons de résister, je poursuis la mienne. Elle consiste à donner vie aux oeuvres que l'obscurantisme voudrait voir disparaître, en leur faisant jouer des scénettes sur mes feuilles de papier. 

Cette fois, c'est à Nimrud que je vous emmène. Nimrud, une des plus anciennes cités, nommée Calakh dans l'Ancien testament (Genèse, X - 11-12) et ravagée hier.



 (Suite de l'épisode précédent)


Les nouvelles n'étaient pas bonnes. Dans toute la région, les hordes barbares semaient la terreur et plus aucun Assyrien n'était en sécurité. Cette nuit, on avait annoncé la mise à sac de la ville de Nimrud : sous le drapeau de Daesh, un carnage fut commis : les bulldozers ont supplanté masse et burin dans la main des bourreaux.
A cette nuance près, le scénario de l'attaque avait été le même qu'à Mossoul : enlèvement des plus illustres d'entre les Assyriens qui seront revendus à bon prix, puis, extermination systématique de tous les autres. Razzia, hécatombe... Et trafics en tous genre. Délaissant ses compagnons de Mossoul, Ishtar avait déjà fait sa valise pour aller porter secours aux survivants

Lors, sur les bords du Tigre, quand à la nuit tombée, les hordes se calmèrent, un petit groupe, mené par Ishtar sur son lion, embarquait pour l'Europe. Il y avait là des hommes de rien et des rois ancestraux, tous contraints pour survivre d'accomplir la grande traversée. Ils étaient les derniers de leur peuple et espéraient atteindre un roi celte qu'on venait de déterrer quelque part à Lavau, en France, et qui proposait de les accueillir. Un monde disparaissait, un autre émergeait de l'oubli.

Sur leur barcasse en Méditerranée, je veux croire qu'ils survécurent et que leur sort fut mieux protégé que celui des migrants noyés dans les eaux bleues. Je sais bien qu'on y meurt par centaines, mais je garde bon espoir : cette nuit-là, dans le ciel sur le Tigre, la lumière était celte. Elle éclairait une dernière fois le regard bienveillant des victimes de Daesh.


Les Mondes réenchantés, Nimrud, 
collage, encre, feutre et acrylique sur papier. 36 x 51 cm

Avec : 
un bateau phénicien, d'après une bas-relief de Khorsabad, fin du VIIIe siècle avant JC représentant un bateau transportant des marchandises pour un roi assyrien (le Louvre)
A Nimrud : Détail d'une fresque et lammasu du palais d'Assurnazirpal, ainsi qu'un colosse de lion gardien dans le temple d'Ishtar.
Belenos, dieu celte de la lumière et du soleil représenté sur une pièce de monnaie


jeudi 5 mars 2015

Ishtar à Mossoul : le monde réenchanté


Six jours, c'est le temps dont j'aurais eu besoin pour encaisser l'affaire. Les barbares ont détruit à Mossoul des trésors assyriens et pré-hellénistiques : jetés à terre, défigurés au marteau piqueur, démolis à coups de massue. Je me suis sentie blessée jusque dans ma chair, comme si l'on m'avait arraché un pan d'humanité, un morceau de mon être.
Alors pendant six jours, j'ai préparé ma riposte.
Sur la déclaration de la Directrice de l'Unesco dénonçant les destructions culturelles opérées par Daesh, j'ai d'abord écrit en lettres rouge sang, mon deuil et mon angoisse. Puis, j'ai répertorié les dégâts et rendu les honneurs aux Assyriens bafoués : sur ma feuille de papier dieux et rois de Hatra sont morts le glaive au poing. 



C'était une première réaction à la barbarie : dessiner les oeuvres détruites comme pour dire "même pas mort", les faire revivre sur une feuille de papier avec ces armes fatales que sont ma plume et mon pinceau... comme ça... par nécessité...

Mais je veux plus !
Je veux la liberté de créer sans limite. Je veux le choix de vivre. 
Alors voilà comment ça s'est passé en vrai, sur ma feuille de papier.


J'étais là, installée dans les ailes d'un taureau à contempler le chaos. Comme je ne voulais pas (ni ne savais) dessiner Guernica, j'ai pensé que peut-être. il me fallait appeler le seul dieu avec lequel je m'entende pas trop mal : Eros. Alerté par le raffut, Cupidon était déjà en route, monté sur un centaure. 
Il fut là illico.

Là tout de suite, il me dit : 
" - Ecoute,ARySQUE, j'ai réfléchi en venant et franchement c'est compliqué. J'suis pas sûr que les Assyriens apprécieraient que je m'en mêle. C'est un peu tendu entre nous et ils vont invoquer la non-ingérence et tout le toutim. Tu comprends, on peut pas toujours faire comme si on dominait le monde ! Non, c'est sûr : le mieux ce serait que tu solllicites Ishtar.
- Qui ça ?
- Ishtar. Elle se fait aussi appeler Inana.
C'est avec elle que tu dois traiter. En tant que déesse assyrienne, elle est hyper légitime. Et puis attends, elle cumule les fonctions de déesse de la guerre, mais aussi de l'amour, de la fertilité et du sexe. Je t'assure : elle est incontournable. Accessoirement, elle est plutôt gironde et mon centaure est assez pote avec ses lions...ça te dérange, si je reste ?


Dans la mesure où l'on venait de massacrer quelques-uns de ses proches, la belle et néanmoins redoutable Ishtar ne se fit pas prier : elle amena avec elle ses lions, mai aussi ses hiboux et, reine de la nuit, elle fit tomber le jour et alluma la Lune. 
"Ce soir, c'est la pleine lune", ai-je pensé, au moment où Adam pointait le bout de sa main pour déposer enfin, un nouveau couple d'amants.

Ce n'étaient plus les salles dévastées du musée de Mossoul, c'était Loveland, again, et j'avais ma revanche : Nom de Zeus ! Je ne les laisserai pas désenchanter mon monde !
Résistance / Ishtar à Mossoul, Collage, encre, acrylique et feutre sur papier. 36 x 51 cm.

Avec :
Centaure chevauché par l'Amour, 2e S avant JC. Asie mineure (le Louvre)
Ishtar, reine de la nuit, période babylonienne ancienne (Bristish museum)
Le Baiser, Auguste Rodin
La main d'Adam in le plafond de la chapelle Sixtine. Michel-Ange.
Les sculptures et bas reliefs du musée de Mossoul.