mercredi 25 février 2015

Planète indigne



Chaque année, la lecture du rapport annuel d'Amnesty International vous plombe le moral. Mais pour 2014, c'est pire encore. "Un bilan catastrophique" titre l'organisation et pour cause : sur 160 pays étudiés, 18 ont connu sur leur sol la perpétration de crimes de guerre; 62 ont incarcéré des prisonniers d'opinion... et 131 ont torturé ! 3 gouvernements sur 4 ont porté atteinte à la liberté d'expression. Au total, quelques 4 millions de réfugiés ont fui les conflits de leur pays, 95 % gagnant les pays voisins. Parmi ceux qui ont tenté leur chance un peu plus loin, au moins 3400 sont morts en Méditerrannée.

Mais le rapport rendu publique ce matin ne pointe pas seulement la dégradation quantitative de la situation : "Pour des raisons de défense d'intérêts particuliers ou d'opportunisme politique, le Conseil de sécurité des Nations unies s'est montré incapable de résoudre les crises et les conflits qui ont déchiré Gaza, l'IrakIsraël, la Syrie et l'Ukraine, même dans les situations où des États ou des groupes armés se rendent coupables de crimes atroces à l'encontre de civils.", précise Amnesty.
En cause, bien sûr : le droit de veto qui empêche le Conseil de sécurité de fonctionner. 

Hasard de calendrier, ce matin le journal d'opposition russe Novaya Gazeta publiait un document confidentiel du Kremlin datant d'il y a un an et qui prouve qu'avant même le départ du Président ukrainien, pendant que les manifestants rêvaient encore de grand soir sur la place Maïdan, l'ingérence russe battait son plein : déjà, quelques oligarques tentaient de se partager le magot qu'il n'était pas question de laisser filer, le Kremlin en chef d'orchestre...

Indigne. 
Indigne comme fut indigne le Munich syrien qui nous vit plier devant Poutine, la tête tournée pour ne pas regarder tous ces gamins gazés. Indigne comme ceux qui firent mine de croire que Bachar allait être l'ultime rempart contre les djihadistes. On sait aujourd'hui ce que fut ce rempart : une ligne Maginot !

Indigne aussi comme ces résolutions contre Israël souvent votées, jamais appliquées. Indigne comme ces silences qui couvrent l'atteinte aux droits humains... par lâcheté ou par profit.
Indigne... et désespérant.

Alors pour pas sombrer, comme ça sur un coin de table, j'ai attrapé le pétale desséché d'une rose fanée, pétale qui déjà se déchirait en plein coeur. J'achevais la partition et obtenais deux frondaisons légères, discrètes comme un début de printemps (c'est pour bientôt !). 
Quand je les eu posées l'une et l'autre sur la feuille, j'avais une promenade au bord de la rivière, loin du bruit et des fureurs. Ouf !


vendredi 20 février 2015

Otages en pleine mer



4000 personnes ont été secourues par Frontex en une petite semaine. Par centaines, elles dérivaient sur des cargos abandonnés, au large de Lampedusa. Déjà, les chiffres record de l'année dernière ont été dépassés. En 2014, on estime à au moins 3500 le nombre de morts dans cette traversée.
Si l'on en juge par ces premières semaines de 2015 et les tensions de l'autre côté de la Méditerranée, tout porte à croire que le pire est à venir... le flux gonflera et avec lui le nombre de victimes.
Dans ce contexte, ISIS (Etat Islamique en Irak et au levant) a franchi un pas de plus dans l'horreur et menacé l'Italie d'envoyer 500 à 700 000 migrants sur des embarcations de fortune depuis les côtes libyennes, si elle engage ses troupes contre les Djihadistes. 

Encore une fois, des êtres humains sont instrumentalisés jusqu'à la mort...
Des deux côtés de la Méditerranée, des sales types se rempliront les poches : le marché des migrants devraient connaître en 2015, une croissance remarquable. De ce chaos en Méditerranée, ce sont toujours les pires qui tireront profit et L'Italie sait bien que l'Europe effrayée ne sera pas au niveau...

Les noyés, eux, inévitablement, nageront vers leur destin : celui des oubliés. 


Poème sur une jeune noyée
Bertold Brecht

Lorsqu’elle fut noyée et dériva
De ruisseaux en plus grandes rivières
L’opale du ciel prit un ton étrange
Comme s’il devait apaiser le cadavre.

Varech et algues s’enroulèrent à elle
Et peu à peu elle s’alourdit
Les poissons glacés glissaient près de sa jambe
Plantes et animaux alourdirent encore son dernier voyage.

Et le soir, le ciel s’assombrit comme de la fumée
Et la nuit, il tint avec les étoiles, la lumière en échec.
La clarté toutefois se fit tôt, afin
Que pour elle aussi il y ait un matin et un soir.

Lorsque son corps pâle fut pourri dans l’eau
Il arriva (cela se fit lentement) que Dieu l’oublia peu à peu
Tout d’abord son visage, puis les mains et enfin sa chevelure.
Alors elle devint charogne parmi les charognes des rivières.

jeudi 19 février 2015

"Deux tragédies parallèles"



Swanam,  abonné de Mediapart, a fort justement commenté mon billet d'hier: "Vous oubliez la Palestine dans vos exemples ; dommage cela ferait plus sens avec que sans !", me dit-il. La remarque est si juste qu'en la découvrant ce matin au petit déjeuner, j'en fus presque vexée.

De fait, comment ai-je pu si négligemment occulter la question palestinienne dans cette courte chronique qui prétendait dénoncer le gigantesque bordel de cette planète ; cette question-là précisément, au cœur du monde et au cœur du problème?
Pire ! Un rapide retour en arrière dans mes chroniques m'oblige à cette autocritique: en dehors de quelques papiers sur des détentions abusives, sur l'érection de murs et sur quelques destins individuels brisés, à l'exclusion de quelques pamphlets virulents contre Netanyahu, j'ai peu abordé la question israélo-palestinienne, pas pris clairement parti… en tous cas pas de façon globale.
Peur d'être taxée d'antisémite moi qui suis à des lieux des haines communautaires? Peur d'être lue et – honte ultime ! - d'être citée par des affreux, adeptes de Soral et Dieudonné? Peur de dire des conneries?
Sans aucun doute, mais cela n'excuse rien.

Je suis bien trop couarde sur ce sujet et je mesure la malhonnêteté de ce quasi silence.

Mais couarde je demeure, hélas !
Alors, pour dire le fond de ma pensée, je me cacherai derrière les mots d'un autre : ceux de l'écrivain franco-libanais Amin Maalouf dans le magnifique roman Les Désorientés.
Je vais être un peu longue. C'est utile, je pense…
Surtout quand Netanyahou invite les Juifs d'Europe à venir gonfler les rangs des colons, jetant en Macchiavel de l'huile sur le feu.
Surtout quand des identitaires n'ont pour seules réponses à leurs humiliations en cours, qu'un obscurantisme sanguinaire et un chauvinisme borné.

Mais Chut ! Lisez plutôt.

Extrait d'une lettre d'Adam (de culture musulmane) à NaÏm (de culture juive). Tous deux plutôt laïcs. (in Les Désorientés d'Amin Maalouf)

"(…) Ce conflit qui a bouleversé nos vies n'est pas une querelle régionale comme les autres, et ce n'est pas seulement un affrontement entre deux "tribus cousines" malmenées par l'Histoire. C'est infiniment plus que cela. C'est ce conflit, plus que tout autre, qui empêche le monde arabe de s'améliorer, c'est lui qui empêche l'Occident et l'Islam de se réconcilier, c'est lui qui tire l'humanité contemporaine vers l'arrière, vers les crispations identitaires, vers le fanatisme religieux, vers ce qu'on appelle de nos jours "l'affrontement des civilisations". (…) C'est d'abord à cause de ce conflit que l'humanité est entrée dans une phase de régression morale, plutôt que de progrès.
(…)
Il y a objectivement deux tragédies parallèles. Même si la plupart des gens, chez les Juifs comme chez les Arabes, préfèrent n'en reconnaître qu'une. Les Juifs qui ont subi tant de persécutions et d'humiliations à travers l'histoire, et qui viennent de connaître au cœur du vingtième siècle, une tentative d'extermination totale, comment leur expliquer qu'ils doivent demeurer attentifs aux souffrances des autres ? Et les Arabes, qui traversent aujourd'hui la période la plus sombre de leur histoire, qui subissent défaite sur défaite des mains d'Israël et de ses alliés, qui se sentent bafoués et rabaissés dans le monde entier, comment leur expliquer qu'ils doivent garder à l'esprit la tragédie du peuple juif ?
Ceux qui, comme toi et moi, sont profondément sensibles à ces deux "tragédies rivales" ne sont pas très nombreux. Et ils sont – nous sommes – de tous les Juifs et de tous les Arabes, les plus désemparés. C'est vrai, il m'arrive d'envier ceux qui, dans un camp comme dans l'autre, se sentent capables de dire, sans état d'âme : "que mon peuple triomphe et que les autres crèvent !"
(…)"

Extrait de la réponse de Naïm à Adam (in Les Désorientés d'Amin Maalouf)
"Tu déplores que les tiens [Arabes] se retrouvent "déconnectés" de la conscience du monde, ou tout au moins de celle de l'Occident. Moi, je déplore que les miens [Juifs] soient aujourd'hui déconnectés de ce qui a été leur rôle historique le plus significatif, le plus emblématique, le plus irremplaçable : celui de ferment humaniste global. C'est cela notre mission universelle, la mission qui nous a valu d'être détestés par les fanatiques, les chauvins et tous les êtres obtus. Je comprends que l'on veuille devenir "une nation comme les autres", avec sa propre logique nationaliste. Mais dans cette mutation, quelque chose d'essentiel est en train de se perdre. On ne peut pas être à la fois farouchement nationaliste et résolument universalistes. (…)"

Merci @Swanam de m'offrir l'occasion de reprendre ces lignes. 
Elles disent, me semblent-il, ce qui nourrit les loups, ce dont se gave la bête immonde.



mercredi 18 février 2015

Planète à la dérive

 Autoportraittrestreschafouin - dessin sur tablette

Ils se sont installés avec armes et bagages, très peu de bagages et beaucoup d'armes. La ville stratégique de Debaltseve est prise : qu'importe le cessez-le-feu. En sous-sol bunkérisé, des familles gardent le silence et marchent à pas feutrés pour masquer leur présence et les enfants s'ennuient. Combien de morts déjà dans la crise ukrainienne ? Je ne veux plus compter. Poutine a les mains libres.

La tristesse du monde m'ôte les mots de la bouche. Me hantent le cri des femmes qu'on lapide, le silence des décapités, les hurlements sourds des enfants qu'on torture et des fillettes qu'on viole, l'ultime souffle des minots jetés en terre quand ils respirent encore... Visions d'horreur qu'on me sert avec des mots et que je m'imagine comme en Cinémascope : je pense aux bals des pendus sur le bord de routes dévastées au Levant, aux corps répandus sur la terre nigériane, aux victimes en légion de l'Irak anéanti... Je ne peux pas ne pas être solidaire de toutes ces souffrances-là. Je ne peux pas ne pas être affectée par cette horreur recommencée ! C'est un cauchemar et c'est réel !

La guerre des mondes est démarrée : elle frappe ici encore sporadiquement mais déjà chaque bruit de sirène me ramène au 7 janvier. 
Ailleurs, elle frappe tous les jours : on parle de banalisation. 
La bête immonde est bel et bien réveillée et il semble qu'elle ait faim.

Pendant ce temps-là, dans l'univers feutré des filiales suisses de banques britanniques, les gros millions se multiplient et forniquent à tout va jusqu'à faire des milliards. Acteurs de ces gigantesques partouzes tenues dans le plus grand secret (bancaire) ? Marchands d'armes, dealers de haut vol, djihadistes sanguinaires, oligarques russes, trafiquants d'humains... et même des "démocrates" qui du coup s'en arrangent de ces petits paradis qui font l'enfer sur terre... 

Moi si j'étais Atlas, je crois que je ferais grève et laisserais cette planète partir à la dérive.
Bordel pour bordel, j'annoncerais comme ça, tout de go : "j'en ai marre, je l'emporte ailleurs"

"J'en ai marre ! Je l'emporte ailleurs" - Encre sur papier - 20x20 cm

Sauf que voilà : je ne sais pas où aller...

Atlas en grève (d'après A. Rodin) - Encre sur papier - 20x20 cm