mercredi 28 janvier 2015

"La rougeur de la tâche"




" (...)
À mesure qu'au fond du firmament obscur
L'obscurité croissait comme un effrayant mur,
L'échafaud, bloc hideux de charpentes funèbres,
S'emplissait de noirceur et devenait ténèbres ;
Les horloges sonnaient, non l'heure, mais le glas ;
Et toujours, sur l'acier, quoique le coutelas
Ne fût plus qu'une forme épouvantable et sombre,
La rougeur de la tâche apparaissait dans l'ombre.
(...)"
30 mars 1856
Victor Hugo, L'Echafaud, in La Légende des siècles.



Il est de pénibles concordances.
Il y a quelques heures, En Géorgie, Warren Hill, 54 ans et déficient mental, s'est vu administrer une injection létale après 24 ans passés dans les couloirs de la mort. Grâce refusée, sanction exécutée. Exit les droits de l'homme et la protection due aux personnes souffrant de troubles mentaux. Point. Sujet suivant.
Hier, l'Express.fr faisait part d'un amendement pour le moins incongru émanant de notre ex-très-éphémère-ministre des Affaires étrangères, Michèle Alliot-Marie. Celle-ci demande que soient effacés du rapport annuel sur les droits de l'homme examiné cette semaine par la Commission des affaires étrangères de l'UE, les noms du Koweït et de l'Arabie saoudite au chapitre des mauvais élèves en matière d'abolition de la peine de mort.
Pour mémoire : le Koweït a procédé à l'exécution d'un homme cette année après six ans de pause. Quand à l'Arabie Saoudite, elle compte, avec l'Iran et l'Irak, parmi les plus prompts à prononcer la peine capitale : 79 en 2013, la plupart par décapitation au sabre. Écœurants petits arrangements.
"La rougeur de la tâche" apparaîtra dans l'ombre... Et au front des affreux qui soutiennent les bourreaux !

vendredi 23 janvier 2015

Consternante consternation




Etonnants paradoxes.
Le 11 janvier, nous étions des centaines de milliers, ici et ailleurs, à défendre d’une apparente même voix la liberté d’expression. Quinze jours plus tard, nous sommes nombreux à nous interroger sur la question des limites à la liberté d’expression : limites d’offense, limites de calomnie, limites de mensonge… et que sais-je encore ?

En ce domaine, il me semble, point ne faut de limites et je revendique le droit absolu de dire des conneries, l’entière liberté de me gausser, de caricaturer, de dénoncer… et même parfois de n’être ni potiche, ni idiote… et parfois si !

Cela ne m’empêche pas de penser que certains feraient mieux de se taire.

En tête de ceux-là, l’ex-Président Nicolas Sarkozy, destructeur de services publics, étrangleur des associations de terrain, nihiliste de l’éducation, adepte du nettoyage au karcher et grand bâtisseur du bouclier fiscal.
Parce que, voyez-vous monsieur l’ex-président de “presque feu la république”, s’il en est un qui n’était pas légitime pour être « consterné » par le vocable d’apartheid employé par Manuel Vals, c’est bien vous… à cause du bouclier fiscal, à cause de l’éducation nationale, à cause des services publics et à cause du karcher… Bref, à cause du zèle qui fut le vôtre pour aggraver encore la ghettoïsation de certaines de nos banlieues (pas la vôtre, faut-il le préciser ?).

Dans une veine similaire, Monsieur Sarkozy, vous nous avez dans cette même allocution pris pour des imbéciles. Vous l’avez fait notamment en invitant les forces de l’ordre à quelques heures supplémentaires alors même que justement, celles qui sont affectées à la lutte contre le terrorisme doivent avoir 10 bras et 12 jambes pour remplir leur mission.
Et quand je pense à vos simagrées pour être sur les photos lors de la Grande manif, je ne peux que me souvenir des efforts que vous avez déployés pour entraver la liberté de la presse et l’autonomie de la justice.
Permettez que je ricane à vous voir enfiler votre bonnet phrygien au bras de votre épouse.

Finalement, c’est nous qui sommes consternés. Consternés jusqu’à frôler, à nouveau, la sidération.
Parce que vous n’êtes pas seul dans vos mensonges : volte-faces, chiffres erronés, reniements et contre-vérités deviennent le lot commun des discours politiques et je ne parle même pas des fioles brandies à l’ONU pour justifier une guerre inepte, celle d’Irak.
Consternés jusqu’à l’effroi — j’insiste — parce qu’aujourd’hui, dans toutes les tranches d’âge, il en est pour donner crédit aux thèses complotistes. Ce fut le cas après la mort de centaines d’enfants gazés par Bachar ; c’est encore le cas concernant les attentats de Charlie.

Mais comment voulez-vous démêler le vrai du faux dans ce fatras de mensonges ?

Or, c’est très grave : pendant qu’ici on se chamaille pour ramasser les os des cadavres de Charlie, des enfants dorment dans la rue… et au nord du Nigeria, un califat de barbares est en train de grandir.

mercredi 21 janvier 2015

République divisible



Voilà que les changements qui grondaient sont aujourd'hui avérés.
Désormais, le monde entier se partage en deux : d'un côté les Charlie, de l'autre, les anti Charlie. D'un côté, ceux qui défendent la liberté d'expression à tout prix ; de l'autre, ceux qui exigent du sacré. 

Je voudrais citer le philosophe Alain. 
Je l'ai déjà souvent fait - cette citation exactement - mais elle est de circonstance : " Tout homme persécute s'il ne peut convaincre. À quoi remédie la culture qui rend la diversité adorable. "

Bien sûr, je suis dans le premier camps, justement parce que la liberté d'expression m'offre la diversité culturelle dans laquelle je peux piocher pour construire ma propre conscience, au fil du temps. Je parle là de spiritualité ; cela même que les religions prétendent être les seules à contenter. 

Mais on ne peut pas ignorer que les hommes ont besoin de se trouver un totem à partager, un religere, quel qu'il soit : quelque chose qui fasse tenir ensemble le corps social. 
Or, nos démocraties ont vraisemblablement échoué sur ce terrain-là... à moins, peut-être, qu'elles n'aient entretenu en leur sein, un peuple d'exclus de la citoyenneté effective. Pour preuve, les abstentions record. Pour preuve encore, la montée des revendications contre républicaines, notamment religieuses.

Quoiqu'on en dise, ce qui avait fait la force d'attraction de nos démocraties tenait sans doute à la montée des classes moyennes, à l'existence d'une majorité vivant dans des conditions dignes et qui pouvait espérer vivre mieux encore. Or la classe moyenne, dans nos démocraties, s'étiole comme peau de chagrin tandis que grossit la proportion de pauvres et de très pauvres. Autant d'exclus que l'amertume gagne et qui ne mesurent guère l'intérêt de notre système démocratique pour leur propre existence. 

Alors que les écarts de richesse ne cessent de croître jusqu'à l'obscénité, on fait mine de croire que quelques cours d'instruction civique et des mesures répressives contre les djihâdistes suffiront à apaiser les tensions. Mais tout cela ne servira à rien si l'on ne redonne pas un peu d'espoir à ceux qui n'en ont plus. Tout ceci sera vain sans un minimum de justice sociale. 
Sans parler d'apartheid, force est d'admettre que la République, ces temps-ci, n'est plus Une. Elle est donc probablement éminemment divisible. 

Flippant !

jeudi 15 janvier 2015

En douceur


On enterre ces jours-ci les assassinés de Charlie. 
Dans les écoles, on tente d'assumer que des enfants de 10 ans aient tenu tête à leurs enseignants et refusé de respecter la minute de silence.
Hier ont été diffusées sur les réseaux sociaux, des images de Baga au Nigeria : place jonchée de corps par dizaines, mouches bourdonnantes et suceuses de cadavres. Insoutenable carnage !
Où est l'insulte au prophète sinon dans ces corps massacrés en son nom ?

Fatiguée des hommes, je m'en vais rendre hommage à Dame Nature. 
Il n'y a que face à elle que je doute vraiment, il n'y a que dans la contemplation de ses merveilles qu'il m'arrive de penser "Dieu, que c'est beau !" et Spinoza n'est pas loin de me convaincre : "deus sive natura".

Ce week-end débutent les premières Rencontres des peintres de montagne en Dauphiné et je compte parmi la quinzaine d'exposants. Je serai sur place pour dédicacer Seyraq samedi et dimanche. C'est à Romans-sur-Isère dans la Drôme et ça dure deux semaines. Là, j'espère honorer mes montagnes adorées et offrir à chacun la douceur qui s'impose en ces temps de douleur.
Aperçu.




Rencontre des peintres de montagne en Dauphiné
Galerie de l'hôtel de Clérieux
Place aux Herbes. Romans-sur-Isère 
Du 17 janvier au 1er février 
Entrée libre du mercredi au vendredi de 15 à 18 h,
le week-end à partir de 10h.
Vernissage le vendredi 16 janvier à 19h.


mardi 13 janvier 2015

Nombreux, les innombrables




1,5, 3, 4 millions... Nous étions innombrables à pleurer les 17.
Nous étions innombrables et Charlie paraîtra demain : 25 pays, 3 millions d'exemplaires. 

J'ai pleuré pour Charlie, me suis inquiétée pour les otages. J'ai marché avec tout le monde, comme un seul homme.
Mais là, c'est bon !
Après cinquante experts me parlant des filières djihâdistes entre Europe et Syrie, dix huit analyses proposant des solutions sécuritaires et préventives, cent portraits de Coulibaly, potes et femme... Après tout cela et la Une de Charlie, resterait-il une place pour nous parler d´actu, nous raconter un peu ce qui ne change pas en vrai ?

2000 corps amoncelés dans les rue de Baga et les villages rasés de ce Nord Nigeria valent bien les Unes de nos journaux.
Comme cette unique fillette qu'on envoie à la mort pour de trop pieux mensonges...
Comme ces morts qu'on ne compte plus, en Syrie ou ailleurs... 
Comme les enfants qui dorment au coin de rues trop sales.

Où est Charlie au cœur des innombrables ?


vendredi 9 janvier 2015

Quelque chose a changé




Quelque chose à changé.
Mosquées incendiées, tags obscènes, agressions... Et pire encore : ce regard baissé des musulmans de mon quartier, leur sourires gênés quand il y a trois jours encore, ils affichaient toutes leurs dents pour me saluer...
Et puis ces mots qu'ils retiennent, ces regards qui n'osent plus, cette question qui affleure au bord de leurs lèvres : toi la blonde qui hier me souriais avec chaleur, m'aimes-tu encore après cela ? Comme avant cette folie perpétrée au nom de mon Dieu ?


Comment leur dire ? Comment leur dire que leur dieu ne m'intéresse pas plus que le mien ? Comment leur dire que j'aime toujours autant la voix d'Oum Kalsoum, le raï, la poésie des textes de l'ancienne perse, etc. ? Comment leur dire enfin qu'aucun d'eux n'est pour moi arabe ou musulman?

Comment leur dire que seul m'importe qu'ils continuent de m'offrir leur sourire chaleureux ? Qu'ils me demandent encore des nouvelles de mes jours ? Que leurs yeux me regardent avec assez d'acuité pour continuer de me faire remarquer que j'ai l'air fatigué quand je viens prendre ma bière en sortant de l'atelier ? Que j'aime voir leur gosses s'ébrouer en sortant de l'école et leurs éclats de rire ? Que j'aime mon quartier justement parce qu'ils y habitent, y travaillent, y vivent ?

En vérité, je vous le dis, à vous, les muslims du quartier ou d'ailleurs : je vous aime pareil qu'hier. Vous êtes mes frères en humanité sinon en religion et le pire pour moi serait que vous ne soyez plus là pour construire avec nous l'avenir de ce pays.
Vous êtes 5 millions (dont plus de la moitié de non pratiquants) et je continue de penser que ce pays laïc à grand besoin de vous.
Vous êtes Charlie.



jeudi 8 janvier 2015

Charlie for ever



À vous, les empêcheurs de penser, les assassins de la beauté, les tueurs de l'intelligence. À vous, les intégristes de tous poils (et imberbes aussi), vous qui organisez l'ignorance pour museler les pensées, vous qui butez de sang froid des types qui ont le cœur sur la main, il faut que je vous dise pour calmer ma colère :
Marianne a le buste généreux, seins tendus et décolleté plongeant... Et Marianne vous emmerde : elle nourrit son peuple et stimule leur imagination.
Marianne porte des mini-jupes et des bottes à talons... Et Marianne vous emmerde : elle aime le vent sur sa peau, le galbe d'un mollet, la sensualité qui nourrit sa culture.
Marianne a le verbe haut et la langue bien pendue... et Marianne vous emmerde : elle fragilise les certitudes et construit des remparts contre l'obscurantisme.

Et moi, ce matin, j'ai la gueule de bois. La sidération me cloue au sol. J'ai perdu mes mentors sous les balles idiotes de  djihâdistes délirants, là, en bas de chez moi ou presque. Il me semble encore entendre les sirènes et je me demande comment sera ce monde qui vient de changer.
Comment imaginer que je n'entendrai plus le français pointu de Bernard Maris donner la réplique amusée à Dominique Seux le vendredi matin ? Comment croire que je ne verrai plus en bas de page dans le Canard enchaîné, le bandeau de Cabu moi qui ne me souviens même pas du temps où mon Beauf n'était pas dans le journal ?
Comment supporter cela ? Ce crime odieux, cette plaie au cœur de notre humanité ? Comment accepter que l'humour, la satyre, la liberté d'expression, l'audace du ton...  aient été assassinés en quelques minutes au nom d'un dieu hypothétique et manifestement mal luné ?
J'ai peur.
Peur pour la liberté, peur pour la dignité, peur pour la création.

Partout s'efface la nuance. Partout s'impose la radicalité. Il faudra bien s'interroger sur cela, sur cet effacement de l'intelligence. Il faudra donc assumer ce monde injuste que nos démocraties ont bâti et dans lequel les laisser pour compte n'ont d'autres issues que celle de croire aux chimères.

Parce que la question s'impose : comment des types nés ici, éduqués dans nos écoles laïques et républicaines, comment ces types-là peuvent-ils vouloir la mort de la liberté ? Comment peuvent-il croire que la guerre vaut mieux que la paix, qu'on peut tuer de sang froid Pierre, Paul et Mohammed ? Comment peuvent ils imaginer qu'ils seraient plus heureux dans une société étriquée, repliée sur elle-même, sans musique et sans fête, femmes muselées, corps cachés ?

Il faut des instituteurs en nombre. Il faut du boulot dans les cités. Il faut une politique carcérale qui soit intégrante et non excluante. Il faut remettre en marche l'ascenseur social. Il faut donner à nouveau des perspectives à nos jeunes. Il faut leur raconter ce que furent les luttes pour la liberté  et il faut se donner les moyens qu'ils l'entendent.
Il faut rendre crédibles nos principes et nos valeurs par une lutte efficace contre la corruption, par un meilleur partage des richesses, par l'honnêteté et la justice et en permettant à tous d'accéder à ce que nous avons de meilleur : pas une montre de prix, pas une voiture de luxe et surtout pas non plus un patriotisme identitaire et réactionnaire ; mais de la culture, de l'éducation, de l'intelligence, assez d'oisiveté pour prendre du recul... et du rire,
du rire malin,
du rire qui questionne,
du rire qui gratte poils.
Du rire sur soi, du rire sur l'autre.
Du rire, du savoir, de la créativité : le propre de l'homme propre.


Charlie, for ever, dans mon cœur et dans les kiosques !